Majorité silencieuse

 

Le fait que les rituels funéraires soient un espace politique et que la sépulture soit un lieu de pouvoir, ressort plus clairement encore des situations de conflit, où le régime selon lequel les morts doivent être répartis se trouve contesté. Le cimetière paroissial européen devint un véritable champ de bataille à l’époque de la Réforme, lorsque des protestants y réclamaient un droit d’accès que les papistes n’étaient pas disposés à leur accorder, ou inversement, lorsque des catholiques excommuniés se voyaient exclus de la terre consacrée de leur paroisse. Il n’était pas exceptionnel, apparemment, que la colère interconfessionnelle s’abattît sur les cadavres dont le lieu et le mode d’enterrement étaient jugés indignes par les représentants du camp adverse. En 1558, en France, un pauvre joaillier huguenot mort en prison sous les coups de ses codétenus catholiques est enterré au milieu des ordures ; ses jambes qui pointent encore à l’extérieur sont lacérées à coups de couteau par les anti-réformistes les plus zélés. N’y tenant plus, le frère du défunt décide une nuit d’emporter le cadavre outragé pour l’enterrer au cimetière ; craignant qu’une nouvelle tombe n’attire l’attention, il l’enterre dans la fosse fraîchement creusée d’un mort récent. Alertés par les chiens grattant la sépulture trop peu profonde, pourtant, les paroissiens le déterrent à nouveau et l’enterrent sous des latrines.

Grégory Delaplace : La voix des fantômes, quand débordent les morts

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