Source : La voix des fantômes, quand débordent les morts, par Grégory Delaplace, éditions du Seuil, collection La Couleur des idées, recommandé par Neûre aguèce.
Nous nous plaisons à imaginer des humains échafaudant
leurs rituels funéraires comme autant de remparts à l’oubli. Nous nous plaisons
à imaginer Homo Sapiens décidant soudain d’installer ses morts, de ne plus les
traiter comme la dépouille d’un animal quelconque, et d’inaugurer ainsi
l’existence proprement culturelle, et donc humaine, de son espèce.
L’idée que l’humanité s’est instaurée comme telle par
la décision de donner à ses défunts une sépulture, de les instaurer comme
ancêtres, est une idée plaisante, efficace même. Elle est cependant douteuse.
L’examen des dispositifs de placement des morts comme celui des situations de
hantise, ne dessinent pas tout à fait cette image, celle d’une culture
fabriquant des ancêtres, du sens, un espoir face à ce que Paul Ariès appelle la
« mort de soi » et la « mort de toi », comme quoi l’humanité
serait tenue de préserver le plus longtemps possible son souvenir en vertu d’un
impératif catégorique inhérent même à l’existence humaine. Comme si l’oubli,
naturellement inéluctable du fait des limites du pouvoir de mémoire des
vivants, devait être repoussé grâce à des monuments de culture, en vertu d’une
obligation morale fondamentale qui ne pourrait concevoir le respect que sous la
forme d’une perpétuation.
Nous nous plaisons à imaginer, autrement dit, que les
humains ont inventé les rituels funéraires pour arrêter d’oublier ; nous
nous plaisons même à imaginer que c’est ce geste démiurgique qui a fondé du
même coup l’humanité et la culture. En s’inventant des morts, les humains
s’inventent eux-mêmes. Une expérience de pensée en vaut bien une autre :
et si les morts avaient toujours déjà été là ? Si l’humanité était née
hantée ? Le geste premier, s’il y en eût un, aurait alors été un geste
d’exorcisme : les rituels funéraires, et la culture, auraient été mis au
point, par d’habiles médiums, pour enfin limiter, encadrer leurs existences
débordantes, sinon pour offrir aux vivants le confort temporaire du silence de
leurs défunts. Les protocoles funéraires, ces fragiles tentatives de contenir
la vivacité des morts par la magie d’un dispositif architectural, géographique,
relationnel, concerneraient en fait assez peu le souvenir.
Les premiers humains, s’il y eut jamais une telle
chose, sont des animaux hantés par leurs morts, et qui finissent par les
enterrer pour tenter de façonner le genre d’être qu’ils pourraient devenir,
pour cesser de subir leur permanence intempestive et entière, pour introduire
enfin l’ordre de la règle. Une expérience de pensée en vaut bien une autre.
Nous proposons la suivante : le fantôme précède l’ancêtre.
Au commencement était le spectre

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