Tous les esthètes, tous les amateurs d’art
« distingués » verront le mauvais goût le plus scabreux devant les
tableaux de Molinier leur interdire l’accès à ce domaine. « Il faut
écarter de lourdes tentures pour pénétrer » écrit André Breton. Et il faut
bien dire que peu d’artistes aujourd’hui savent évoquer l’érotisme : ils
n’osent jamais confesser leur fascination. Pierre Molinier, au contraire,
introduit dans toutes ses œuvres cette atmosphère lourde et brumeuse où le
désir prend corps. Ses personnages de femmes, convulsives et louches, proches
des succubes et des passagères de carrefour, sont chargés de cette magie où la
moindre allusion (une courbe qui peut suivre le regard vers une sorte de
gouffre où toutes les apparences tournoient) donne le vertige et suscite des
rêves. Visages aux yeux envahis de lumière bleue, apparus entre les jambes
gainées de noir qui font partie de la mythologie érotique populaire. Ces Dames
voilées et « envahissantes » nées d’une sorte de contemplation
délirante de la femme nue étalent fastueusement les nostalgies maintenues
secrètes pour la plupart des hommes. Défi à la triste « évolution »
de la peinture moderne, l’œuvre de Molinier jusqu’à hier totalement inconnue
est de celles qui peuvent hanter quelqu’un. Elle donne pour la première fois
une image de cette passion érotique qui consiste à transformer l’objet désiré
et possédé en divinité.
Alain Jouffroy : Arts 553, 07.02.1956

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