Katechon Power

 

Source : Eschatologie occidentale par Jacob Taubes, traduit de l’allemand par Raphaël Lellouche et Michel Pennetier, précédé de La Guérilla herméneutique de Jacob Taubes par Raphaël Lellouche, édition de l’Éclat, collection Philosophie imaginaire, relecture 2015-2018-avril 2026, un livre essentiel

Schmitt interprète fondamentalement toute l’histoire politique occidentale, chrétienne, comme Kate-Chon, à savoir la « paralysie eschatologique de tout agir humain. » Or, les premières fois où il utilise cette notion, en 1942, Schmitt n’entendait guère par là que les puissances riches, vieilles, et conservatrices, qui, par leur force d’inertie, retardaient le nécessaire progrès de l’histoire : l’Angleterre, de manière caractéristique, était le « conservateur de tous les hommes malades » qui ne peut plus être autre chose qu’un obstacle à tout progrès. 

Rôle des puissances qui freinent le changement raisonnable, c’est-à-dire un rôle négatif vis-à-vis de la force résolue de la décision qui n’est justement pas dans son camp. Le retardateur était, en passant seulement, rapporté à l’idée théologique originelle du mystère, « qui reporte l’échéance apocalyptique », mais sans l’approfondir, à l’époque, ni renvoyer au texte de Paul qui l’inaugure. Schmitt visait alors les Etats-Unis fustigés, pour être entrés en guerre, et accusés de mener une politique confuse de double jeu, de n’être ni encore un vrai retardateur, ni un vrai accélérateur, mais uniquement un « accélérateur malgré lui. » 

Il n’était pas encore question pour Schmitt, en 1942, d’utiliser le concept paulinien de kate-chon dans une fonction explicative centrale de l’histoire universelle, ou d’en faire le concept directeur d’une théologie « internationale » de l’Histoire, ce qui est plus près d’être le cas dans Le Nomos de la Terre. Mais dans le nouveau livre de 1950, il sera clair que l’objet a quoi s’applique cette force « retardataire » qui « tient le temps » ne peut plus être, comme en 1942, la marche des puissances jeunes, mais bien de suspendre en effet l’échéance apocalyptique… en fait, de retenir l’Antéchrist. De sorte que l’histoire est désormais théologiquement interprétée sur le terrain de l’apocalypse. 

Dès lors, Taubes ne peut pas ne pas entendre que Schmitt est lui-même ici très proche du terrain auquel il avait lui-même été reconduit dans Eschatologie occidentale… Or, telle est l’ambiguïté du Nomos, mise à jour par Taubes : au moment même où Schmitt explicite décisivement le fondement eschatologique de toute l’histoire politique de l’Occident, il semble abandonner la perspective de la « décision » qui régissait sa théologie politique.

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