Source : La voix des fantômes, quand débordent les morts, par Grégory Delaplace, éditions du Seuil, collection La Couleur des idées, recommandé par Neûre aguèce.
Beth Conklin insiste sur la différence
fondamentale qui sépare la chasse et l’exo-cannibalisme d’une part,
l’endo-cannibalisme d’autre part : ces opérations sont réalisées avec un
ethos et des affects diamétralement opposés. Alors que les Wari, qui
connaissaient aussi l’exo-cannibalisme avant le contact, mangeaient leurs
ennemis comme des animaux, transportant d’un lieu à l’autre des quartiers de
viande qu’ils faisaient rôtir pour les dévorer ostensiblement, c’est par devoir
qu’ils se laissaient convaincre de consommer la chair de leurs propres morts.
Ils le faisaient par petites bouchées,
timidement, en pleurant d’un bout à l’autre de la cérémonie. Alors que la viande
des ennemis est dégustée à la main, comme celle des pécaris, celle des parents
défunts est manipulée avec précaution, avec des baguettes de bois. Le manque
d’appétit dont témoignent les affins pour la chair de leur parent défunt n’est
pas étranger non plus à l’état de putréfaction parfois assez avancé de ce
dernier lorsque ce moment des funérailles arrive enfin. Quand une personne
meurt chez les Wari, il est indispensable que tous ses parents se réunissent
autour d’elle pour voir sa dépouille et prendre part aux grands repas
collectifs organisés au lendemain de son décès. Cela prend du temps…
Le corps, pour les Wari, est plus que l’image des relations dans lesquelles une personne est prise, qui la nourrissent et font prospérer ; le corps est la matière même des relations humaines. Couper ce corps en morceaux, le dépecer sous les yeux de sa communauté et consommer cette chair que sa parenté a produite n’est-ce pas la façon la plus subitement efficace de défaire les relations du mort, de détricoter le réseau qui l’a constitué et fait croître en tant qu’individu pendant sa vie ? N’a-t-il pas une certaine beauté à ce que cette dissolution de la personne sociale du mort s’accomplisse dans un effort ultime de restauration de ses parents ?
En tant qu’acte politique de répartition des corps à travers les corps, le cannibalisme compassionnel des Wari a peu d’équivalents. Peu de populations sont capables de se projeter dans la mort comme futur aliment de la communauté et du cosmos ; peu d’individus trouveraient du réconfort à imaginer leur beau-frère surmontant son dégoût par amour, ingurgitant honteusement un morceau de chair avariée.

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