« C'est todi li ptit k'on språtche »

 

Source : La Ressemblance informe ou le gai savoir visuel selon Georges Bataille par Georges Didi-Huberman, éditions Macula, relecture Septembre 2019-Avril 2026, recommandé par Neûre aguèce

L’informe, ce n’est pas que le corps ouvert, écrasé, dépecé et dévoré de la victime aztèque soit seulement autre chose qu’une « figure humaine » ; c’est l’événement d’un paradoxe supplémentaire et décisif, infiniment plus cruel, infiniment plus réel, d’un paradoxe selon lequel toute « figure humaine » demeure « figure » et demeure « humaine », bien que capable en des termes qui fourniront la base de toute L’Expérience intérieure : cette chose, cette « masse » comme l’écrit Bataille, cette chair ouverte, écrasée, dépecée et dévorée, ce résidu suprême ne définissent rien d’autre que notre semblable, le destin toujours possible de notre propre ressemblance.

Nous voici donc au plus loin d’une « figure humaine », comprise comme forme substantielle, comme « ressemblance à Dieu » ou comme aspect hiérarchiquement distinct de tous les autres aspects naturels. Nous voici au plus bas, au plus loin dans le « déclassement » ou la décomposition de la « figure humaine. » C’est l’homme, avant l’univers, que Bataille voyait bien sûr être capable de ressembler à une araignée ou à un crachat : car l’homme, par son semblable, se fait écraser partout comme une araignée ou un ver de terre.

La victime aztèque, par le geste de son bourreau qui fut son semblable, ne ressemble plus à rien, ouverte et écrasée, dégringolant avec lourdeur jusqu’en bas d’un escalier ; mais elle retourne à son semblable lorsque son semblable éprouve la nécessité de se l’agglutiner, d’y faire adhérer son propre visage et finit par se l’incorporer. Voilà pourquoi dans la double page illustrant l’article sur le Malheur, le meurtrier Crépin, avatar de la victime aztèque, peut être mis en situation de ressembler à un reptile pendu, à un chameau écrasé par terre ou à un renard dépecé. 

Voilà pourquoi le paradigme de l’informe par excellence, l’araignée et plus encore l’araignée écrasée, put être littéralement mis en œuvre par Giacometti ouvrant, démembrant, et jetant au sol une sorte d’araignée qu’il nomme de façon significativement anthropomorphe, une Femme égorgée

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