Au contraire des Pères de l’Église, Augustin ne combat
pas directement le chiliasme mais il le réinterprète de telle façon que
celui-ci en perd sa tension eschatologique. Le chiliasme augustinien porte le
visage de l’Église, et il n’est possible que pour l’unique raison qu’Augustin
inverse la direction fondamentale du chiliasme. Le Royaume chiliaste est
généralement pensé comme à venir, mais Augustin inverse précisément ce
caractère à venir de l’Empire millénaire : à son avis, le chiliasme de
l’avenir passe à côté du sens de l’Apocalypse de Jean. Car, maintenant déjà,
l’Église est le Royaume du Christ et le Royaume céleste. L’Empire millénaire de
l’Apocalypse est l’époque de la domination de l’Église. Le Royaume de Dieu est
préfiguré et réalisé en l’Église et l’espérance de l’empire millénaire est
ainsi refoulée aux marges de l’Église et devient désormais l’affaire des
sectes. L’eschatologie individuelle prend la place de l’eschatologie
universelle. Le destin de l’âme est désormais au centre, et la fin des temps
est remplacée par le dernier jour de la vie humaine. À partir d’Augustin,
l’eschatologie individuelle domine la religion chrétienne qu’elle soit de
confession catholique ou protestante. L’eschatologie universelle, qui porte en
elle l’espérance du Royaume, n’apparaît plus désormais dans l’espace chrétien
que comme hérésie.
Jacob Taubes : Eschatologie occidentale

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