Source : Énigmes et complots par Luc Boltanski, une enquête à propos d’enquêtes, éditions Gallimard, collection Essais.
Soit, d’un côté, le réel ; de
l’autre, la réalité. Les personnages qui se meuvent dans le récit fantastique
sont bien aux prises avec du réel. Si telle ou telle apparition fantomatique
n’était pas réelle, l’histoire perdrait tout intérêt, de là la déception du
lecteur quand le narrateur croit bon de donner, en conclusion, une
interprétation « rationnelle » des événements étranges relatés au
cours du récit. De même, le héros du récit picaresque se débat au sein de
conjectures tout à fait réelles, sinon, il ne courrait aucun risque, et le
récit s’avérerait sans intérêt.
Mais les réels avec lesquels l’action
doit compter ont un caractère circonstanciel et singulier. Ils restent, en
quelque sorte, attachés aux événements particuliers, par l’intermédiaire
desquels ils se manifestent et aux situations que ces événements mettent en
place. Il y a donc autant de réels qu’il y a d’événements et la succession des
situations suscite une succession de réels différents, et, souvent,
incompatible ou contradictoires.
Faire référence à quelque chose comme
la réalité suppose, à l’inverse, que l’on puisse tabler sur un ensemble de
régularités qui se maintiennent quelle que soit la situation envisagée et qui
encadrent chaque événement, si singulier soit-il. Ces régularités permettent de
tracer la frontière entre le possible et l’impossible, et offrent à l’action un
cadre général permettant une certaine prévisibilité, ou, si l’on veut, un
ordre.
Un roman policier table toujours sur une réalité en soi, c’est-à-dire sur un quelque chose susceptible de tenir lieu de substrat aux différentes situations auxquelles est confrontée l’action, indépendamment des interprétations dites alors subjectives, développées par les acteurs.

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