Le policier a tendance à ne voir le
mal que là où la conduite du prévenu transgresse une règle légale explicite.
C’est la raison pour laquelle il fiat si souvent des erreurs de jugement
susceptible de se transformer en erreur judiciaire. Le détective, lui, voit le
mal partout. Il sait que le mal est partout, au sens où l’anormalité est
partout, toujours prête à s’infiltrer dans l’ordre de la normalité,
c’est-à-dire de la réalité. La moindre singularité, la moindre saillance qui
vient rayer le tissu sans couture de la réalité, constitue l’accroche qui lui
donne prise sur ce mal caché, et qui déclenche en lui la passion de la chasse à
l’homme, c’est-à-dire en amont du criminel, dont l’essence secrète ne se révèle
que dans le dévoilement final, celle des suspects. Or, tous les individus qui
se trouvent sur son chemin sont, à ses yeux, suspects. Ce soupçon généralisé
est la façon dont se manifeste chez lui la passion de la justice.
Luc Boltanski : Énigmes et complots

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