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Academia.edu. Le Nom de Dieu dans la pensée juive : une analyse des
traditions mystiques de l’Apocalyptique à la Kabbale, introduction par Michael
T. Miller, traduction partielle de l’anglais par Neûre aguèce, no copyright
infringement intended, human translation is no duplicate content but a work of
art and patience, IA buy yourself a brain !
« Qu’est-ce qu’un nom ?
Une éthique du nom serait-elle encore possible, le nom de quelqu’un ? Même
une logique du nom commun… Mais une théologie du nom ? Et si, au bout du
compte, le nom n’est que bruit et fumée, qu’est-ce d'autre alors sinon le nom de
Dieu ? »
(Franz Rosenzweig)
*
On peut
subdiviser le logocentrisme du judaïsme en trois traditions : la nature
verbale ou langagière de la Création ; la Torah comme paradigme du monde ;
le Nom de Dieu. Dieu appelle le monde à l’existence par la parole, « le
monde fut créé en trois paroles » dit l’adage rabbinique.
Dans la Bible,
le langage n’est jamais créé ; dans la Genèse, il est toujours déjà là,
prêt à l’usage de Dieu: le langage n’est donc pas simplement dans le monde, il
le transcende et fait partie intégrante de la sphère divine.
Dans le second
cas, en fait, dès le deuxième siècle avant Jésus-Christ, la Torah était
considérée comme le modèle de la réalité, ou le guide préexistant à la Création
que Dieu consulte ; il s’ensuit que le monde n’est qu’un aspect du
texte qui lui confère l’existence.
Dans le
troisième cas, le Nom de Dieu est le plus haut degré d’existence ; il ne
peut être prononcé et il remplace même parfois Dieu comme fondement de la
réalité. Cette troisième tradition nous indique un sens métaphysique plus
particulier qui concerne la nature des noms ; au contraire de la tradition
grecque et de la philosophie occidentale, le judaïsme affirme qu’un nom entretient
une relation essentielle avec ce qu’il représente, une relation qui va droit au
cœur de l’objet.
Ces trois
traditions ne sont pas à proprement parler distinctes, mais entremêlées et
interagissent toujours l’une avec l’autre. Néanmoins, celle du Nom est sans
doute la plus importante ; les deux autres se résorbent parfois en elle,
le monde émane de la parole divine et la Torah cache en son sein une liste
des noms de Dieu. Même après le tournant linguistique du vingtième siècle,
des philosophes juifs comme Benjamin, Rosenzweig, Kripke, Levinas ou Derrida, continuèrent
à se préoccuper de la question du nom.
Le nom personnel
de Dieu est YHWH, le Tétragramme. Le judaïsme est la seule religion abrahamique
à donner un nom imprononçable à Dieu.
« Le
point essentiel est le nom de Dieu en tant qu’origine métaphysique de tout
langage et la notion du langage en tant qu’explication, par analyse et
dissociation du Nom de Dieu tel qu’il apparaît dans les documents qui ont trait
à la Révélation, mais aussi à la linguistique. La parole de Dieu, cristallisée
dans le Nom de Dieu, et dans un seul nom, renferme à elle seule toutes les
langues du monde à travers lesquels elle se reflète et se manifeste
symboliquement. » (Gershom Scholem)
« Création
et révélation sont essentiellement des représentations tautologiques de
Dieu ; l’essence de l’univers est le langage » (Idem)
Telles sont les
deux présupposés de Scholem, mais il affirme la primauté du Nom en termes
historiques : « Avant toute spéculation sur le langage parmi les
kabbalistes, le Nom de Dieu était déjà central dans le judaïsme. »
Pendant
l’Antiquité tardive, le creuset historique de la mystique juive du langage se
constitue avec la réunion conceptuelle entre la parole créatrice de Dieu et le
Nom de Dieu et ceci représente un tournant conceptuel : quand la parole
devient le nom, le porteur d’information devient l’information elle-même.
Dieu s’externalise en paroles et en noms ; le Nom devient parole et
devient le médiateur entre Dieu et l’humanité.
Scholem distingue
les traditions où Dieu a un nom qui n’est connu que de lui ; un nom qui
exprime la conscience qu’il a de lui-même et les traditions où Dieu n’a pas de
nom, « tous les noms n’étant que des condensations de son essence
rayonnante. »
D’après Scholem,
cette création par la parole trouve un antécédent en Psaumes 33.6 :
« Les cieux ont été faits par la parole de l’Éternel » puis
dans Jubilées 36.7 et Berakot 55a : « Les lettres par lesquelles
le ciel et la terre furent créées. » D’autre part, dans le Sefer
Yetsirah, les lettres YHWH « sont adjointes à la création et
l’empêchent de s’effondrer. » La Torah, en tant que tout, constitue un
seul et unique nom de Dieu.
Cette idée fut
émise par Nahmanide : par la Torah, Dieu a exprimé son être transcendant,
du moins, l’aspect de son être qui se révèle dans et à travers la Création. La
Torah est « la forme du monde mystique » car la langue dans
laquelle elle est composée est celle du Nom de Dieu. Les Sephiroth eux-mêmes
sont des mots « devarim » ou des paroles, « dibburim »
et Scholem remarque que le terme « davar » signifie à la
fois chose, sujet, mot, discours.
« Dans
les Sephiroth s’ouvre le Nom en tant qu’élément originel de la parole »
Cela n’est pas sans rappeler la transformation par Aboulafia de l’Intellect
Agent en une potentialité linguistique impliquant une procédure et une
méditation fondée sur la permutation et la combinaison de lettres pour
atteindre à une union prophétique avec l’Intellect divin.
Scholem
s’intéresse aux écrits du cercle d’Iyyun (treizième siècle) dans lequel deux
lettres sont « l’ouverture de toute la tradition
linguistique » : yod et aleph. Le Yod est la plus petite de toutes
les lettres, « la source de tout langage, à partir de laquelle les
autres lettres furent formées » ; l’aleph a un double aspect, à
la fois première lettre de l’alphabet et plus petite unité phonétique, « coup
de glotte qui est à l’origine de toute parole articulée. »
Ces deux lettres
font partie du Nom de Dieu, aleph, heh, vav, yod. Le Tétragramme serait
alors une forme corrompue du Nom originel, tout au plus « un secours
d’urgence, derrière lequel se cache le véritable Nom originel. »
« Le nom
de Dieu, le nom essentiel, est la source de tout langage. Tout autre nom par
lequel on invoque ou prie Dieu correspond à une activité déterminée, comme le
montre l’étymologie des noms bibliques ; seul le Nom de Dieu n’implique
aucun retour en arrière qui désigne une quelconque activité. Pour les kabbalistes,
le Nom de Dieu n’a pas de sens en lui-même et son absence de signification
indique un trait essentiel de la révélation qui le fonde. D’après les
kabbalistes, le langage peut être prononcé grâce au nom qui est toujours déjà
présent dans le langage. Qu’est-ce qui fonde le langage, ce qui assure sa
valeur, le langage dont Dieu s’est retiré, telle est la question que nous
posent ceux qui croient entendre les ultimes échos de la parole de la Création
résonner dans l’immanence de notre monde. » (Scholem, 1973)
Langage et
ontologie : les noms ou les paroles de Dieu sont à la fois les mots qu’il
emploie mais aussi les éléments constitutifs de Sa manifestation à l’humanité.
Joseph Dan (1966) va dans le sens de Scholem : « L’idée du Nom de
Dieu, de ses significations et de ses pouvoirs, est indissociable de la notion
d’une langue divine. »
Néanmoins, alors
que Scholem établit une distinction entre le Nom secret de Dieu et
l’ineffabilité absolue du Nom de Dieu, Dan affirme l’identification du Nom à
Dieu comme une caractéristique fondamentale du judaïsme alors que son caractère
indicible relève plutôt du christianisme.
« Dans
le judaïsme, le langage cesse d’être un moyen et acquiert une autonomie
essentielle par le Nom de Dieu, lequel n’est pas seulement une expression du
divin, mais son essence même. Le Nom n’est pas une Révélation, mais le
révélateur, non pas l’instrument de la Création, mais le Créateur. Il s’agit
du paroxysme d’un processus entamé par l’apparition du concept d’Écriture :
Dieu est devenu une entité linguistique et son essence s’incorpore à un
phénomène linguistique. »
Le Nom ne peut
exprimer quelque chose, mais il le désigne. Nous pouvons définir le Nom de Dieu
comme une expression linguistique du divin mais qui n’exprime rien, qui
représente linguistiquement l’inexprimable essence de Dieu. Dieu n’a pas
seulement inspiré les Écritures et communiqué Sa vérité et Sa sagesse à
l’Homme, mais Il s’est fait Écriture, il existe sous forme de phrases qui
n’expriment rien, qui sont dépourvues de sens, comme אלהים , שדי , צבאות , אדני , יהוה et
bien d’autres.
Bien que les
interprétations se soit accumulées au fil de l’Histoire, de tels passages n’ont
pas de sens littéral ; ils ne transmettent rien, ils ne disent rien, ils
ne décrivent rien, ils sont seulement l’essence de Dieu. La
caractéristique de la mystique est son déni de langage : un système de
signe comporte toujours deux niveaux alors que la mystique cherche à surmonter
la dualité. Le Nom appartient déjà à cet au-delà de la dualité. Le Nom
ne peut rien communiquer d’autre que lui-même.
Dans Le Nom
de Dieu et l’Ange du Seigneur (1985), Jarl Fossum étudie la tradition
samaritaine et juive de l’Ange identifié au Nom de Dieu et il y pressent
l’émergence d’une théologie gnostique. D’après lui, le Nom de Dieu aurait
acquis un statut ontologique à partir de la fin de l’Antiquité, soit en tant
qu’hypostase et personnification, soit en tant que pouvoir accordé à une
créature. « Si le Nom était un instrument de Dieu lorsqu’il créa le monde,
il existe aussi une tradition où il est une hypostase. »
Fossum cherche
une origine au démiurge gnostique et il s’intéresse aux textes qui présentent
une interprétation double du Nom de Dieu. L’hypostase du Nom apparaît dans les
sources samaritaines comme Memar Marquah ainsi que dans la liturgie des
débuts du christianisme, dans la littérature du Second Temple, mais aussi dans
la pseudépigraphie et les apocryphes rabbiniques du Talmud et du Sefer
Yetsirah.
Dans le
monothéisme hébreu de la fin de l’Antiquité, la croyance en une hypostase
angélique du « créateur et maître du monde » converge avec « une
tradition philosophique bien établie » d’un pouvoir démiurgique distinct
mais complémentaire de Dieu. « Cette distinction et cette complémentarité
s’exprimait dans le judaïsme par la puissance créatrice de Dieu et chez les
Samaritains par un Ange du Seigneur qui partageait le Nom de Dieu, sa nature
et son mode d’action. »
Dans Vérité
et Nom de Dieu, Noah Horwitz (2012) présente une étude originale de la
philosophie kabbalistique selon les principes dégagés par Alain Badiou à propos
de Cantor. Le Nom de Dieu n’est abordé qu’à de rares endroits et l’auteur ne
s’intéresse que secondairement à la pensée juive. Néanmoins, sa reprise de
l’adage de Badiou comme quoi « les mathématiques sont ontologiques »
et son application aux nombres du Sefer Yetsirah mènent à penser toute
chose en tant que multiplicité. Pour qu’il y ait de l’être, il faut que quelque
chose soit Un, y compris l’ensemble vide, le zéro qui se définit comme le
contenant absolument nul.
Selon Horwitz et
Badiou, le néant lui-même se présente et se représente par l’ensemble vide qui
fonde le système numérique et où les autres nombres sont eux-mêmes des
ensembles qui contiennent l’ensemble vide. L’ensemble 1 est l’ensemble qui ne
contient qu’un élément, rien que l’ensemble vide : l’ensemble 2 contient
deux chiffres, un et zéro et ainsi de suite.
Chaque chiffre
articule un néant complexe et la seule articulation qui les tiennent tous
ensemble est leur ensemble en tant qu’ensemble, d’être nommés en un tout unifié.
Le zéro lui-même, l’ensemble vide, ne vient à l’être que comme nom ; dès
lors, toute chose est un ensemble nombré, l’être en tant qu’être
n’apparaît que lorsqu’il vaut un, car être dénombré, c’est toujours déjà être
nombré et nommé et ceci vaut pour les noms et pour les nombres à leur niveau le
plus essentiel.
L’Être est
conditionné par les noms ; pour être, il faut être nommé. Ceci est d’une
importance capitale : mais le problème commence quand Horowitz tente
d’inclure le Nom de Dieu dans ses spéculations. Dieu et vide ne sont pas
identiques, mais portent le même nom, représenté par l’Ensemble vide ou par le
symbole ø, la « rature du sens » : « L’ensemble vide
essentialise le vide et constitue le Nom de Dieu. Le Nom de Dieu est la marque
du vide, mais par la Création, il devient le nom premier de l’Être, son essence
et sa prégnance. Chacun, Dieu et le Vide, est présent dans le
monde, mais seulement par son Nom et
dans son Nom. »
Le nom du vide
est tsim-tsum, et Dieu est quelque chose au-delà du vide qu’il a lui-même créé,
lorsqu’il se retire et laisse derrière lui un ensemble vide de déploiement.
Horwitz applique ensuite ces réflexions à la théorie de l’information comme
quoi le cosmos est un système binaire organisé autour de la permutation du zéro
(le vide) et de Dieu, (l’un)
Considérer le
nom du Vide comme le Nom de Dieu n’appartient pas au judaïsme qui connaît
Dieu par son nom YHWH et l’argumentation de Horwitz, pour intéressante qu’elle
soit, apparaît souvent mal construite. Néanmoins, l’idée que le Nom est
sémantiquement vide, sans signification, apparaît également chez Scholem et
chez Dan. Lorsque Horwitz affirme : « Dieu ne peut être conçu et
nommé que dans le même temps où sa nomination s’annule sans explication »,
il ne s’appuie sur aucune source kabbalistique et ne cite aucun auteur où il
aurait trouvé cette idée.
La philosophe
polonaise Bielik-Robson s’est également intéressée au problème du
« nominalisme juif » dans lequel elle voit une spécificité, une « concrétion singulière » qui
ne trouve aucun répondant dans la tradition occidentale et son « désert de
glace et d’abstractions. » Le nominalisme juif s’oppose à la tendance
occidentale qui décompose toute chose en parts plus petites, en « particules
infinitésimales jusqu’à ce que les noms ne soient plus que de simples souffles,
des conventions arbitraires qui témoignent de notre impuissance face au chaos
de la matière. »
Le Nom, la
nomination, « ouvre la voie à une tout autre relation au monde. »
Bielik-Robson cite Scholem : « ‘Le langage de Dieu n’obéit à
aucune grammaire.’ Il y aurait alors deux épistémologies du nom, l’une
positive et l’autre négative, le christianisme et le judaïsme. Le premier se
fonde sur la dépendance ontologique de toute chose au divin auquel elles
participent alors que le nominalisme juif se fonde sur la séparation :
tout comme Dieu est unique et seul porteur de son Nom, la Création est unique
et distincte, séparée, libre de se déployer dans la singularité de son nom propre. »
C’est par leurs
noms que les êtres gagnent une indépendance par rapport à Dieu et il importe
moins de produire des significations que d’établir et de poursuivre des
références. Le judaïsme aurait ainsi émancipé le langage de la tyrannie des
concepts et des idées générales. Cet intérêt pour « une individualité
affranchie ontologiquement par le nominalisme » mène
Bielik-Robson a relire toute la pensée juive de Spinoza à Hermann Cohen, puis à
la génération ultérieure, de Rosenzweig à Scholem.
Le Nom de Dieu
est le paradigme de la nomination : « la révélation ‘je
suis qui je suis’ ne révèle pas l’essence de Dieu, mais un nom pur, vierge de
tout prédicat, de complément d’information, de compromission avec tout concept. »
Le Nom de Dieu
dans la Bible hébraïque à l’époque du Second Temple.
La Bible
hébraïque nous fournit nombre de noms et de titres par lesquels Dieu se
désigne. Adonaï, Shaddaï, El Elohim, YHWH, YHWH Tzavot. Le plus courant étant
YHWH : il apparaît 6828 fois dans le Tanakh et serait contemporain de
l’époque de Moïse. Il existe un débat incessant sur le sens du nom : sans
doute provient-il de la racine HYH, « être », ou « il
est », ou « Il mène à l’être. »
Dans l’Encyclopaedia
Judaica, McDonough (1999) écrit : « Comme beaucoup de noms
hébreux dans la Bible, Yahweh est sans doute une abréviation d’un nom. Il se
pourrait que le nom originel, pleinement développé, ait été quelque chose comme
Yahweh-Asher-Yihweh, celui qui mène à l’existence tout ce qui est, ou Yahweh
Zeva ‘ot, celui qui conduit les hôtes du ciel à l’existence. »
La révélation de
Dieu dans le buisson ardent est l’épisode décisif de l’histoire du Nom. Mais
YHWH n’apparaît pas. Dieu se nomme « Ehyeh Asher Ehyeh » :
Je serai ce que je serai. De nombreux historiens s’accordent à voir en Exode
3.14 un développement du nom YHWH, ou la conjugaison de la premier personne, je
suis, que Moïse traduit en Il est, c’est-à-dire YHWH.
J.T. Mettinger (1988)
donne trois interprétations de l’auto-proclamation de Dieu : 1) Je suis
qui je suis 2) Je suis celui qui est 3) Je suis c’est moi, ou Mon nom est Je
suis parce que Je suis. Les trois se valent car nous ignorons comment ce verset
s’est élaboré et a été transmis. En tout cas, la tournure langagière et
spirituelle n’évoque pas la métaphysique grecque.
Mettinger
rapporte plusieurs découvertes archéologiques et épigraphiques à Ebla, dans le
nord de la Syrie, où le verbe « être » est employé sous forme de
nom propre. « Ces inscriptions affirment moins que Dieu existe qu’elles
n’indiquent sa présence et son aide, par exemple lors d’un accouchement. À
l’époque la plus reculée de la tradition, il se pourrait que l’on ait considéré
‘Il est’ comme une promesse d’aide et de soutien, un peu comme dans les récits
où un patriarche déclare : ‘je serai avec vous.’ »
La présence
plutôt que la simple existence, voilà qui importe. Rosenzweig disait que le Nom trouvait
une résonance en celui qui le prononce et que toute traduction devait tenir
compte de cette prégnance.
Le verset Exode 23 :20-21
est particulièrement important pour ce qui concerne notre propos. « Voici,
j’envoie un ange devant toi pour te protéger en chemin et pour te faire arriver
au lieu que j’ai préparé. Tiens-toi sur tes garde en sa présence et écoute sa
voix, ne lui résiste point, parce qu’il ne pardonnera pas vos péchés, car mon
nom est en lui. »
Comme le
remarquait Eliot Wolfson, la distinction entre l’ange et Dieu s’estompe :
l’ange porte le Nom, le pouvoir de Dieu, l’ange incarne l’être de Dieu. Détenir
le Nom n’est pas simplement une mission divine, mais implique une présence
incarnée, une ontologie du souci et de la providence pour Israël. Autrement
dit, le « shem » est à la fois synonyme et hypostase de Dieu et
l’ange n’est donc pas un être divin distinct de YHWH, mais son expression même.
« Alors il
y aura un lieu que l’Éternel, votre Dieu, choisira pour y faire résider son
Nom » En Deutéronome 12:21, Dieu se distingue de son Nom, lequel est une
hypostase, présente sur Terre. Dieu est au ciel, mais son nom est dans le
temple. Dans La Théologie du Nom deutéronomique, S. Dean McBride (1969)
affirme que cette localisation du Nom avait une dimension polémique : YHWH
n’était présent que par Son Nom et son Nom n’était que dans le Temple.
Le plus souvent,
on considère le Deutéronome comme un moment de réforme essentiel au sein du
judaïsme : la transition d’une représentation anthropomorphique et
immanente de Dieu à une divinité abstraite et transcendante dont le Nom réside
dans le monde. Au cours des dernières décennies, cette interprétation a été
remise en question par la linguiste Sandra Richter. Elle voit en Deutéronome
12:21 une erreur de traduction qui renvoie à une lecture plus prosaïque,
inspirée d’un idiome mésopotamien, et qui renvoie une signification plus
transitive : l’endroit où le Nom est employé par les humains.
Benjamin Sommer
(2009) lit le Deutéronome comme un rejet à la fois de l’immanence et de la
fragmentation de Dieu. Le Nom, « Shem », n’est pas un attribut de
Dieu, mais seulement un symbole. Dieu n’est qu’au ciel et non sur terre.
« Les
traditions deutéronomiques insistent : Dieu n’est pas sur Terre et dès
lors, le Shem ne peut être qu’un signe de sa présence, mais aucunement de sa
manifestation. Le Nom est une extension de Dieu jusqu’où il n’est
pas et s’il n’est pas sur Terre, c’est seulement par son nom sur Terre que
les hommes peuvent l’approcher. Le Shem est dès lors un simple indice verbal
qui désigne quelque chose en dehors de lui-même. »
Une telle
insistance suggère qu’il devait exister à l’époque des tendances inverses,
d’immanence et de fragmentation. D’après Sommer, huit siècles avant J.-C., on
trouve des textes qui mentionnent et distinguent entre YHWH de Samarie et YHWH
de Teman. Le Nom, le Shem, était apparemment employé par divers groupes à
différents endroits et les auteurs du Deutéronome ont réagi contre cet
éparpillement.
« Écoute,
Israël, l’Éternel, notre Dieu est le seul Éternel. » Pourquoi ce
verset personnalise-t-il le Nom au lieu d’affirmer son unité ? Sans doute
en raison de la tendance à la fragmentation des divinités du Proche-Orient, y
compris YHWH et leur tendance à se séparer en particularismes géographiques.
YHWH est seulement YHWH et le Shem est non-multiple. Non-multiple, car il
ne peut être que dans le Temple. Michael Hundley (2009) remet le Deutéronome
dans le contexte général de l’Antiquité Proche-Orientale : le Nom vise à indiquer
la présence, laissant la question de savoir comment Dieu est présent.
Dans le
Deutéronome, Dieu se tient effectivement présent parmi son peuple, mais sa
nature profonde, demeure un mystère. « Shem, dans ses variantes,
connote un mode d’immanence divine, en partie distinct de Dieu Lui-même : le
Nom divin fonctionne comme une extension de Dieu, établit un lien entre son
être transcendant et ceux qui l’accueillent dans leurs prières. ‘Partout
où je rappellerai mon nom, je viendrai à toi et je te bénirai’ (Exode
20.24) (Samuel McBride : La Théologie du Nom deutéronomique,
1969)
Récemment,
Daniel Boyarin (2004) se concentrait sur le processus de séparation entre le
christianisme et le judaïsme rabbinique : les deux religions n’ont selon
lui émergé en tant que communautés distinctes qu’à la suite d’un long processus
de démarcation : jusqu’au quatrième siècle, il n’existait pas de
distinction claire. Un courant théologique binitariste ou hypostasique se
poursuit au sein du judaïsme pendant une très longue période : « à
cette époque, il y avait des juifs non-chrétiens qui croyaient en la parole de
Dieu et en son fils, comme en un second Dieu qu’ils appelaient Logos, Memra,
Sophia, Metatron ou Yahoel. »
Dès le départ,
le christianisme puise aux idées du judaïsme et il s’agit moins d’une scission entre
les deux que d’une vaste pénombre sans solution de continuité et qui dure
pendant plusieurs siècles. Même par la suite, des échanges se poursuivent.
L’idée d’un intercesseur n’avait rien de monolithique et constituait un
leitmotiv dans le judaïsme du Second Temple, loin d’être la caractéristique
exclusive du christianisme.
Avant la
compilation du Talmud et l’affermissement de la puissance rabbinique, la
diaspora, qui continuait à pratiquer le judaïsme sans autorité extérieure, ne
pouvait se fier qu’aux souvenirs collectifs de ce qu’était le judaïsme et il
n’est pas impossible qu’une hypostase, un « homme céleste », ait été
identifié à Dieu, éventuellement sous l’appellation messianique « fils de
l’Homme », comme ce fut, par exemple, le cas d’Enoch.
On peut donc
considérer que la période du Second Temple connut un développement de la
théologie du Nom : le nom n’était plus seulement présent dans le Temple ou
sous la personnification d’un Ange, mais il commençait à se transformer en une
hypostase personnelle, synonyme de présence de Dieu sur terre, ce qui annonce
le messie du Christianisme.
Conclusion.
Le Nom ne peut
définir Dieu ; il ne constitue pas un équivalent sémantique de la nature
de Dieu ou une proclamation de Son essence. Il faudrait pour cela que Dieu soit
contenu dans le monde. En tant que tel, le Nom n’est pas seulement le
commencement du langage, mais aussi sa limite.
Les noms de Dieu
désignent ce que le langage ne peut décrire et si le langage a souvent une
fonction créative dans les textes du judaïsme, il ne permet toutefois pas une
description précise de la réalité, une équivalence linguistique parfaite avec
le monde ; cette description ne vaut que pour ce qui peut être
dissocié ; ce qui ne peut être totalisé ne peut être décrit, on peut juste
le mentionner.
Le Nom n’est pas
un être, mais une manière d’être. C’est par le Nom que Dieu interagit avec sa
Création ; cette activité, qui présuppose une essence, est elle-même
présence de cette essence en tant qu’événement.
Le Nom désigne
une essence, mais, en dehors de ce nom, cette essence n’est pas et si nous
regardons derrière le Nom, nous ne trouverons rien. Il n’y a rien à dire, mais
ce rien vient de Dieu. Une telle reconstruction du sens rencontrera de
nombreuses critiques de la part des historiens. Pour ma part, je pense qu’elle
est toujours valide et qu’elle est même une tradition juive d’exégèse.
Dans l’histoire
talmudique du Four d’Akhnai, R. Eliezer débat avec d’autres rabbins, notamment
R. Joshua sur la pureté rituelle d’un four. Eliezer ne parvient à pas à
convaincre la majorité ; alors, une voix céleste, « bat kol »
intervient et dit à R. Joshua : « La Loi est contre toi »,
ce à quoi R. Joshua répond : « La Torah n’est pas au ciel. » L’interprétation
des textes est désormais entre les mains des hommes et non plus décidée d’en
haut. La réponse du judaïsme à la question de l’interprétation est de
poursuivre une lecture traditionnelle par les moyens de la philosophie, par
l’analyse midrashique des textes.
Ce n’est pas
exactement de l’Histoire, ce serait plutôt… transhistorique : une lecture
qui transcende l’histoire, une enquête philosophique sur ce qui a été dit, sur
ce qui a pu vouloir être dit par ces auteurs, au travers du corpus de leurs
écrits. Chaque moment de la tradition en exprime la totalité et on peut parler
d’une reconstruction permanente de la tradition.
Les textes que
nous étudions ne proviennent jamais d’un penseur individuel ; les strates
du Talmud et d’autres écrits rabbiniques démontrent une réécriture constante
dans laquelle au minimum douze différents éditeurs furent parfois concaténés en
un seul.
Ce processus
éditorial provenait de rabbins de traditions différentes, d’époques et de lieux
différents, depuis la Palestine à Babylone, depuis le second siècle au sixième
siècle. Si chaque groupe éditorial détient sa propre interprétation d’un verset
ou d’une phrase, comment retrouver le sens originel ?
Le texte est
toujours au-delà de son ou de ses auteurs et son sens doit être retrouvé de
génération en génération. Cette pensée suit néanmoins une ligne
directrice : si le texte est une tradition, indépendamment d’une intention
unique, alors, le sens de cette tradition se trouve dans le texte ;
certains aspects ou implications qui n’ont jamais été mis en évidence pourront
être intégrés et c’est une tâche qui incombe aux philosophes d’étudier ces
différentes couches. La philosophie permet ce renouvellement de
l’interprétation.
D’une part, le sens originel ou l’intention est toujours présent dans de nombreux textes et il n’a rien d’obscur ou d’irretrouvable ; il n’a rien d’un mirage sans contrepartie dans la réalité. D’autre part, quels que soient les significations, toujours subjectives, liés à l’époque, que nous livrent ces textes, nous pouvons les interpréter comme un tout, comme les moments de développement d’une tradition qui ne s’est pas entièrement concentrée dans un point, mais en une série d’apparitions. L’évolution de cette tradition délimite une forme et c’est cette forme que nous tentons d’éclairer.

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