Source : Signes au bord du chemin par Ivo Andrič, traduit du serbe par Harita Wybrands, éditions de L’Âge d’homme, collection Classiques slaves.
Une œuvre qui a acquis la notoriété
publique suscite chez nombre de
personnes l’admiration et le respect, mais chez d’autres, des sentiments opposés et toutes sortes de réactions inattendues. Il aurait fallu la protéger, tel un
objet de musée, par l’inscription : « Défense de toucher » mais
en l’occurrence, ce n’est pas possible, et votre œuvre reste comme un arbre
fruitier au bord de la route, comme un monument sans gardien ; des
puissants bornés et oisifs n’hésitent pas à y inscrire leur nom et à laisser
toutes sortes de traces.
On est loin de pouvoir prévoir et
énumérer toutes les conséquences qui en résultent. Votre paix ne dépend plus de
vous, ni votre réputation, ni votre honneur personnel. La meilleure part de
votre être, vous l’avez aliénée et livrée à des cerveaux inconnus, à des
bouches et à des plumes étrangères qui l’interprètent selon leurs propres
pulsions et intérêts. N’importe qui a plus de pouvoir sur elle que vous-même.
Plus jamais, ni durant votre vie, ni surtout après votre mort, vous ne serez
protégé. Désormais tout peut arriver.
Sur vous et votre œuvre se
déchaîneront les passions des iconoclastes, cherchant à abattre toute chose qui
tient debout, celle des maniaques qui aiment à cracher et uriner contre l’œuvre
d’autrui, surtout si elle jouit de quelque renom, celles des envieux qui, ne
pouvant contester l’œuvre, s’empresseront de noircir l’auteur. Certes, des
admirateurs vous défendront mais souvent pour de mauvaises raisons.
Selon les caprices des uns et des autres, vous serez tantôt Guelfe, tantôt Gibelin. On vous réimprimera sans votre consentement, on vous traduira de façon infidèle. Vous serez loué par des lecteurs que vous-mêmes n’auriez jamais loués, vous serez critiqués parfois par ceux dont l’opinion vous tient à cœur. Le peu de gloire que cela vous aura valu, vous aura coûté cher et, à la fin, vous souhaiterez une seule chose, retourner à l’anonymat dont vous êtes sorti si inopinément et étourdiment, mais cela vous ne pourrez plus l’obtenir, du moins ni facilement, ni rapidement.

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