Pauvre Yorick

 

Que serait notre vie si ceux qui comme Hamlet sentent que le temps est sorti de ses gonds parvenaient à arracher tous les hommes de l’ornière. Mais encore une fois, la bonne nature qui « au commencement » nous adonné le « verbe » s’est arrangée de telle sorte que quoi que dise l’homme, ses proches ne peuvent entendre que ce qui leur est utile ou agréable. Et pour ce qui est des gémissements, des cris, des pleurs, on ne les considère pas comme l’expression de la vérité, on les étouffe par tous les moyens. Les hommes n’ont en effet besoin que du compréhensible. Quant à l’incompréhensible qui se manifeste à travers les cris, à travers les sons non articulés, ou d’autres signes extérieurs que le verbe est incapable de traduire, il ne concerne plus les hommes, mais « quelqu’un » qui est sans doute plus sensible aux pleurs, aux gémissements, au silence même qu’au verbe : pour ce quelqu’un, et il doit certainement exister, ce qui ne peut être dit à plus de signification que les affirmations les plus claires, les plus nettes, les mieux fondées et les mieux démontrées. Cependant, la philosophie, puisque c’est d’elle que nous parlons, prête uniquement l’oreille à ce qu’apprécient les hommes vivant en société, ou bien à ce qui est dirigé vers cet « Un » suprême qui n’a besoin de rien et qui ne comprend donc pas les besoins des humains.

Léon Chestov : Sur la balance de Job

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