On raconte aujourd’hui, en Podolie,
qu’au milieu du vingtième siècle, les autorités soviétiques firent construire
un hôpital sur le terrain d’Uladowka. Des bulldozers furent lancés pour
nettoyer et aplanir la place, puis on creusa et on édifia le bâtiment. Un jour,
il fallut effectuer des réparations dans la chaudière, ce qui nécessita de
nouvelles excavations. C’est alors que les pelles des terrassiers exhumèrent
des paquets de livres superbement reliés, qu’ils distribuèrent comme des jouets
aux enfants qui passaient par là. Les érudits locaux en déduisirent qu’on avait
dû percer le tombeau de Jean Potocki qu’il eût été si pertinent d’enterrer avec
ses livres. L’histoire est belle et peu importe si elle doit être infirmée par
l’examen des faits qui nous apprennent que Potocki a été enterré à Pikow et non
pas dans son domaine d’Uladowka. Rien de plus suggestif. Rien de plus
suggestif, en effet, que l’image de ces livres qui reviennent d’outre-tombe,
sortis de la terre labourée par des grosses machines de l’histoire,
redistribuées aux enfants pour donner consistance à leurs jeux. Pour tout dire,
c’est l’image même du sort que le destin réserva à l’œuvre de Jean Potocki.
François Rosset / Dominique Triaire : Jean Potocki

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