En voilà bien une chose curieuse que l’homme ait de
tout temps confié ses rêves les meilleurs, les plus importants, ses
inspirations sacrées, les fruits de ses nuits d’insomnie non pas à l’acier, au
granit, mais à un ami au fond aussi perfide et fragile que le papier. Aussi
n’est-ce pas sans raison qu’une obscure tentation obsédante saisissait les
fiers à bras de l’Antiquité à la vue des parchemins sans défense… il suffit
alors d’approcher une allumette pour que le vent disperse ensuite jusqu’à la
dernière cendre aux quatre coins de l’horizon et plus rien ne reste, comme il
ne doit rien rester s’il n’y a plus personne pour s’en souvenir… Comme il ne
restera rien ensuite de ces fiers à bras eux-mêmes ! Aussi dans les
grandes époques est-ce ce papier couvert de pensées d’autrui qui fait les
meilleurs feux de joie. Tes pensées aussi leur sont étrangères, ne les regrette
donc pas.
Leonid Leonov : La fin d’un petit homme

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