« Je suis Borges et cela me suffit »

 

Après des années passées à lire, à écrire, à étudier, il arrive parfois qu’on parvienne à comprendre ce qui constitue notre manière spéciale, si elle existe, de procéder dans la pensée et dans la recherche. Il s’agit, dans mon cas, de percevoir ce que Feuerbach appelait « la capacité de développement » contenue dans l’œuvre des auteurs que j’aime. L’élément authentiquement philosophique contenu dans une œuvre, qu’il s’agisse d’une œuvre d’art, d’une œuvre scientifique, ou d’une œuvre de pensée, est sa capacité à développer quelque chose qui est resté (ou qui a délibérément été laissé) dans l’ombre et qu’il s’agit de savoir trouver et saisir. Pourquoi donc cette recherche de l’élément susceptible d’être développé me fascine-t-elle ? Parce que si on suit jusqu’au bout ce principe méthodologique, on arrive fatalement à un point où il devient impossible de distinguer ce qui nous appartient et ce qui appartient à l’auteur que nous sommes en train de lire. Rejoindre cette zone impersonnelle d’indifférence, où tout nom propre, tout droit d’auteur et toute prétention d’originalité se vident de sens, me remplit de joie.

Giorgio Agamben : Le Feu et le récit

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