La combinatoire engage un problème
existentiel. En apprenant tout, on n’est rien, on s’annule. On s’ignore
soi-même dans la multitude des détails incessants du monde. L’accumulation
infinie de détails constitue une négation de soi. Comme l’écrit
Nietzsche : « Un homme qui serait absolument dépourvu de la faculté
d’oublier et qui serait condamné à voir, en toute chose, le devenir… ne
croirait plus à son propre être, ne croirait plus en lui-même. Il verrait
toutes choses se dérouler en une série de points mouvants, il se perdrait dans
cette mer du devenir. » C’est là un point essentiel de l’apprentissage.
Dans la description la plus fine du réel, on se perd dans le détail du devenir,
on s’annule dans le dénombrement des choses, pour n’être plus rien. On se
rappelle les mots de Malone qui, face à une mort imminente, fait l’inventaire
des choses qui l’entourent pour se nier : « Je ne dirai plus
je » s’exclame-t-il. En un sens, c’est là une différence essentielle entre
la machine allopoïetique et la machine autopoïetique. La première s’aliène dans
l’accumulation des connaissances, au point de nier son existence dans le flux
continu des signes, alors que la seconde affirme son existence dans l’oubli
sélectif et la synthèse du monde.
Mathieu Corteel : Ni dieu ni IA

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