Source : Le Feu et le récit par Giorgio Agamben, éditions Rivages, collection Rivages poche, Petite bibliothèque
Daumal n’avait pas tant l’intention de
produire une œuvre littéraire que d’agir sur soi, pour se transformer ou pour
se recréer. « Sortir du sommeil, se réveiller. » Écrire fait ainsi
partie d’une pratique ascétique, ou la production de l’œuvre passe au second
plan par rapport à la transformation du sujet écrivant : « Cela, bien
entendu, confie-t-il à sa maîtresse Jeanne de Salzmann, cela rend plus
difficile mon travail d’écrivain mais bien plus intéressant et fécond. Le
travail intérieurement est plus un travail sur soi qu’un travail pour
soi. »
Pourquoi le travail sur soi, pratique
qui doit conduire à la libération spirituelle, doit-il passer par le travail à
une œuvre ? Si le mont Analogue existe matériellement, pourquoi lui donner
la forme d’une fiction narrative qui se présentait au début comme un
« traité d’alpinisme psychologique » et dont l’auteur se souciait
fort peu qu’il comptât parmi les chefs-d’œuvre de la littérature du vingtième
siècle ?
À partir du moment où Daumal n’étendait pas davantage mettre son roman sur le même plan que ce qu’il appelait « les grandes Écritures » révélées, comme les Évangiles ou les Upanishads, ne devrions-nous pas nous demander plutôt si comme il arrive dans toute œuvre littéraire, le mont Analogue n’existe pas seulement de manière analogue dans l’écriture qui l’évoque ? Et si pour une raison ou l’autre, le travail sur soi n’était possible que sous la forme incongrue en apparence de l’écriture d’un livre ?

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