Source : Énigmes et complots par Luc Boltanski, une enquête à propos d’enquêtes, éditions Gallimard, collection Essais.
Le roman policier se distingue du
conte, miraculeux ou fantastique, dans la mesure où il table sur l’existence
d’enchaînements causaux que les sciences du même nom établissent. Le
rapprochement entre la logique narrative du roman policier et la logique
scientifique a été, d’ailleurs, au centre des premières analyses dont ce genre
a fait l’objet. Pour que le roman policier soit possible, il faut que soit
établi un partage net entre la réalité naturelle et le monde dit surnaturel. Il
est des dieux ou des esprits qui peuvent modifier la réalité selon leur bon
vouloir, et que leurs intentions nous demeurent inaccessibles, alors la réalité
ne possède pas la stabilité nécessaire pour que des énigmes puissent se
détacher de façon saillante sur le fond formé par le cours normal des choses.
Dans le roman policier, et bien sûr, également,
dans le roman d’espionnage, il n’est pas fait référence à des êtres
surnaturels, tels que, par exemple, des fantômes, et cette absence marque la
différence entre, d’un côté, ces genres littéraires, et, de l’autre, les récits
dits « fantastiques. » Il existe certes, surtout dans la littérature
de la seconde moitié du vingtième siècle, de nombreux récits rattachés au genre
du fantastique qui ne font pas directement référence à l’intervention d’êtres
surnaturels, ni même au merveilleux, mais qui cherchent à susciter chez le
lecteur une inquiétude et un malaise en déployant des situations ordinaires
dépeintes en des termes propres à en faire apparaître le caractère étrange.
Mais ce ressort, en particulier dans le réalisme fantastique de Maupassant, vise à jeter sur la réalité dans son ensemble un regard susceptible de la faire basculer du côté du bizarre et de l’angoissant, souvent en la donnant à voir à la manière dont elle se présenterait au regard d’un sujet atteint de folie. Or, ce parti littéraire exclut lui aussi la possibilité de mettre en place une intrigue policière. Car si la réalité tout entière prend une forme énigmatique et se trouve projetée du côté de l’impossible, et de l’incompréhensible, alors, les singularités sur lesquelles prend appui le roman d’énigme (singularités que l’enquêteurs a charge d’expliquer) se trouvent noyées dans une trame qui ne permet plus de dissocier l’ordinaire de l’extraordinaire, l’interprétable de l’inconcevable.

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