Esprit criminel

 

Source : Énigme et complots par Luc Boltanski, une enquête à propos d’enquêtes, éditions Gallimard, collection Essais.

Tandis que le criminel ordinaire ne cherche pas à mettre le contexte physique, notamment de temps et d’espace, sous son contrôle, et qu’ennemi des lois, il les transgresse ouvertement, le criminel averti, si l’on peut dire, parvient à manipuler la réalité, c’est-à-dire à créer un écart entre la réalité apparente et la réalité réelle. Cela suppose de sa part la possibilité d’anticiper, par l’imagination, la façon dont les autres percevront la réalité dans laquelle son crime vient s’inscrire et se dissimuler.

Sa connaissance hors du commun des contours de la réalité, qui lui permet d’en déceler les failles, s’accompagne de capacités réflexives et même, pourrait-on dire, de capacités d’empathie, également exceptionnelles. Il met en œuvre la métis, comme ruse de l’intelligence, qui permet de se transporter par l’imagination dans la place de l’autre et d’adopter sa vision des choses afin de la déjouer. Le grand criminel peut donc être caractérisé par la possession d’un supplément qui le distingue des personnes ordinaires et des criminels de bas étage et le criminel des romans policiers est presque toujours un grand criminel, excepté lorsque l’auteur cherche précisément à créer un effet de surprise en chargeant du crime un minable, c’est-à-dire en jouant avec les multiples transformations structurelles que permet le genre.

Ce supplément qui fait sa force, le criminel ne le doit pas au commerce avec les esprits, comme dans le cas des accusations de sorcellerie étudiés par Jeanne Favret-Saada, mais à son intelligence de la réalité. C’est cette intelligence, que l’on peut qualifier, si on l’envisage du point de vue des agents de l’ordre, de perverse, que le criminel partage avec le critique social, rapprochement fait surtout dans le récit d’espionnage, mais aussi avec le sociologue.

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