Source : Ni dieu ni IA par Mathieu Corteel, une philosophie sceptique de l’intelligence artificielle, éditions La Découverte
Le fameux test de Turing s’inscrit
précisément dans un dispositif qui élude la discontinuité physique entre
l’humain et la machine. Pour que la machine réussisse le test et acquière des
connaissances de niveau 2 [créativité et réflexivité] il faut oublier le
support physique, l’escamoter. La machine doit donc paraître désincarnée et
feindre la pensée humaine en incluant un temps de latence variable entre ses
réponses. Elle doit même parfois y intégrer des erreurs. « Nous ne
souhaitons pas pénaliser la machine pour son incapacité à briller dans des
concours de beauté, et nous ne voulons pas pénaliser l’homme parce qu’il perd
quand il court contre un avion » (Alan Turing : Les Ordinateurs et
l’intelligence, 1950)
De fait, si on ne la masque pas, la
machine ne paraîtra pas bien longtemps humaine. Car tout, dans l’ordre des
phénomènes, nous en différencie. Et, pourtant, le lien communicationnel
externalisé, et dissimulé dans la boîte noire, permet de faire du traitement de
symboles une pensée en apparence vivante. L’incertitude étant au cœur de la
pensée humaine, la machine doit feindre, voire délibérément tromper, pour
simuler la pensée. Pour ainsi dire, le principe même du test de Turing repose
sur l’illusion. Le langage de surface doit laisser penser que la structure
profonde est la cause d’une individuation psychique ex machina.
Turing imagine donc un agencement
connectant les fonctions du langage humain et de la machine. Il s’agit là du
point de bascule vers la connaissance de niveau 2 qui tient à l’ancrage
comportemental du test conduisant à l’animisme computationnel. En un sens,
l’intelligence que le test de Turing mesure doit être comprise dans le sens de
la théorie de l’esprit (mind) du philosophe Gilbert Ryle. Pour Ryle, il
n’y a pas de fantôme dans la machine, il n’y a pas d’âme qui soit le duplicata
réflexif de nos actions conscientes, il y a simplement des fonctions
coordonnées qui fondent le système de représentation, c’est-à-dire l’esprit. De
même que l’université d’Oxford n’est pas réductible à un bâtiment central tel
qu’All Souls College ou la Bodleian Library, mais est constituée d’un réseau de
collèges, de bibliothèques, d’étudiants, de professeurs et d’administrateurs
occupant chacun une fonction, l’esprit humain renvoie à un réseau de neurones
et d’actions et de paroles faisant système.
Si on comprend le système qui lie les
mots et les actes, on peut en théorie parvenir à coder la pensée. C’est pour
cela que Turing répond à la question « Les Machines peuvent-elles
penser ? » d’une manière indirecte, sans entrer dans des digressions
réflexives et métaphysiques. Le célèbre test a donc pour but d’évacuer les
performances de la machine en fonction de l’incapacité de son interlocuteur de
la distinguer d’un humain. Lorsque le test est réussi, on dit alors que la
machine est intelligente.
Le test de Turing marque le point de bascule de notre culture dans le virtuel de l’animisme computationnel : ce qui compte, ce sont les externalités et non les processus internes… En admettant que le test ait été réussi, il ne révèle pourtant en aucune manière une forme de pensée dans la machine, mais simplement la puissance de l’illusion.

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