Si Dieu peut tout, absolument tout, il
s’ensuit qu’il pourrait faire tout ce qui n’implique pas une impossibilité
logique, par exemple s’incarner non en Jésus mais en un ver de terre, ou, chose
plus scandaleuse, dans une femme, voire condamner Pierre et sauver Judas, ou
mentir, faire le mal, détruire toute sa création, ou, chose qui, je ne sais
pourquoi, semble indigner et en même temps exciter outre mesure les
théologiens, restituer sa virginité à une femme déflorée. Ou encore, et il y a
là une sorte d’humour théologique, plus ou moins inconscient, Dieu pourrait
accomplir des actes ridicules, ou gratuits, comme se mettre à courir tout nu,
ou à se servir d’une bicyclette pour se déplacer d’un endroit à un autre. La
liste des conséquences scandaleuses de l’omnipotence divine pourrait s’étendre
à l’infini. La puissance divine a quelque chose comme une ombre ou un versant
obscur, en vertu duquel Dieu devient capable du mal, de l’irrationnel et même
du ridicule. Entre le onzième et le quatorzième siècle, cette ombre ne cesse de
préoccuper l’esprit des théologiens et nombre de traités et de questions
consacrés à ce sujet est faite pour décourager la patience des chercheurs.
Giorgio Agamben : Création et anarchie

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