Pris sur Academia.edu. « Walk like an Egyptian » : L’Égypte comme source et autorité de la réception du Livre de la Loi d’Aleister Crowley, par Caroline Tully, in. The Pomegranate 2009, 20-47, traduction de l’anglais par Neûre aguèce, human translation is no duplicate content but a work of art and patience, no copyright infringement intended.
En 1904, Aleister
Crowley (1875-1947), renégat de l’Aube dorée et praticien de magie rituelle, se
rend en Égypte, pour un long voyage de noces avec sa femme, Rose (1874-1932), à
une époque où le pays fait encore partie de l’Empire ottoman, bien qu’il soit
occupé par les troupes anglaises depuis 1882.
Entre le 16 mars et
le 10 avril, alors que le couple séjourne au Caire, des esprits entrent en
contact avec Rose, pendant que Crowley se livre à sa magie expérimentale. C’est
l’Équinoxe des Dieux. Par la suite, le couple se rend au Musée municipal ;
il y découvre un talisman, la stèle de la Révélation qui précipite une dictée
médiumnique au cours de laquelle une entité nommée Aiwass dicte à Crowley ce
qui deviendra Le Livre de la Loi, le sceau d’un Nouvel Æon, dont Crowley
sera le prophète.
Nous ne disposons
que des propres dires de Crowley. Il consignait les faits jour après jour, puis
les annotait et les amplifiait ; cette réécriture l’occupa tout le reste
de sa vie. Quant à Rose, bien qu’elle y fût impliquée au premier chef, elle ne prit
pas note de ses impressions.
D’autres acteurs
secondaires, comme Emile Brugsch, le conservateur du Musée du Caire,
apparaissent dans ce récit légendaire, mais l’œuvre du Caire reste en grande
partie une affaire privée, celle de Crowley et des dieux égyptiens. Le couple
britannique rencontra-t-il d’autres personnes ? Avait-il engagé du
personnel de maison ? Impossible de le savoir.
John Symonds,
l’exécuteur testamentaire de Crowley, a livré une version abrégée des
événements jusqu’à la dictée d’Aiwass, mais il identifie ce dernier au
Diable et fait de Crowley un sataniste ; il confond Hoor-par-Kraat,
l’enfant d’Horus, avec le dieu Seth et donc, le Satan chrétien. Israël
Regardie, qui fut l’élève et le secrétaire de Crowley, livre quant à lui un
bref récit (1970) du séjour au Caire, mais il se concentre sur les motivations
psychologiques de Crowley et de Rose ; pour lui, le Livre de la Loi
ne contient que des souvenirs refoulés et est avant tout une manifestation
psychique.
Gérald Suster
(1988) est plutôt un apologiste qu’un critique. Quant à Martin Booth, (2000) il
se montre tout aussi peu loquace, voire simpliste sur les motivations de
Crowley et de Rose. Lawrence Sutin (2000) se montre à la fois plus analytique
et critique sur les événements qui précèdent l’apparition d’Aiwass et se
concentre sur l’aspect psychologique. Richard Kaczynski (2002) suit également
les notes de Crowley d’assez près et se concentre sur la cosmologie et
l’éthique dégagée par Le Livre de la Loi.
Comme le remarquait
Mario Pasi, l’étude du cas Crowley mériterait des arrêts sur images plutôt qu’une
grande biographie. En fait, si nous avons une idée générale de ce qui arriva à
Crowley et à Rose à l’époque, nous savons beaucoup moins pourquoi cela lui
arriva précisément en Égypte. Sans doute la réception du Livre de la Loi
témoigne-t-elle d’une tension entre deux conceptions de l’Égype, l’une
hermétique et l’autre, que l’on pourrait qualifier d’égyptologique. Crowley
avait rompu ses vœux initiatiques de l’Aube dorée, rompu toute relation avec
son ancien mentor Samuel Liddle Mathers et se voulait désormais seul
intercesseur avec les Maîtres secrets.
Au début du
dix-neuvième siècle, l’Égypte commençait à perdre de son mystère avec le
déchiffrement des hiéroglyphes, mais cette atmosphère de mystère perdurait
dans certains cercles comme l’Ordre hermétique de l’Aube dorée. Cette obédience
se basait sur les données du British museum et du Louvre. L’actrice et
musicienne Florence Farr (1860-1917) et Samuel Mathers fournirent à Crowley un
cadre conceptuel dans lequel il allait développer son propre rituel et sa
cosmologie.
Mystère égyptien.
Du troisième
millénaire jusqu’au quatrième siècle avant J.-C., la langue égyptienne
s’écrivait en alphabet hiéroglyphique. Après l’adoption de l’écriture grecque
le sens de cette écriture se perdit. Les Grecs, puis les Romains, n’établirent
pas des tables de traduction et la fantaisie prit le dessus. Le christianisme
n’y vit que du paganisme et la dernière inscription hiéroglyphique connue
apparaît sur le Temple d’Isis à Philae, sous le règne de Théodose, en 394 avant
J.-C. Le sens perdu de cette écriture en accrut le prestige car on lui prêtait
un sens caché et il faudrait attendre plus de mille ans pour s’apercevoir qu’il
n’en était rien.
L’héritage égyptien
fut transmis au travers d’une lecture gréco-latine. Ainsi, les œuvres
d’Hérodote, de Platon, de Diodore, de Strabon, de Pline et de Juvénal
contribuèrent à une image brouillée et de plus en plus imprécise qui allait
donner naissance à une littérature pseudépigraphique, la tradition hermétique,
attribuée par la Renaissance à Moïse.
Il faudrait
attendre 1614 pour qu’Isaac Casaubon démontre que le fonds hermétique datait
des premiers siècles chrétiens pour que les milieux intellectuels abandonnent
l’idée de l’Égypte comme dépositaire d’une sagesse primordiale ;
néanmoins, cette idée perdura au sein des sociétés rosicruciennes et
maçonniques. Pour ces cénacles, l’Antiquité égyptienne représentait toujours la
source de toute religion, de toute sapience et même de l’architecture : il
ne s’agissait pas d’une culture morte, mais d’une tradition vivante qui pouvait
être transmise et réactualisée.
Égypte académique.
La rupture entre
l’interprétation hermétique et la lecture historique date de la découverte de
Jean-François Champollion (1822) et fut précédée par l’expédition égyptienne de
Napoléon en 1798 qui consacra également la naissance d’une Commission des
Sciences et des Arts d’Égypte. Avant cette époque, les hiéroglyphes étaient
considérés comme des symboles qui renfermaient des notions mystiques ou
spirituelles.
Dès 1802, Dominique
Vivant Denon (1747-1825) publie Voyage dans la basse et haute-Égypte pendant
les campagnes du général Bonaparte. En 1828, il récidive avec l’imposante Description
de l’Égypte. Ce sont les premiers signes de l’égyptomanie qui allait former
le goût du dix-neuvième. Curieusement, ces premières lectures scientifiques
n’empêchèrent pas le développement d’une égyptosophie. Près de soixante ans
après la pierre de Rosette, un quarteron d’esthètes anglais ignora
cavalièrement les leçons phonétiques de Champollion pour revenir à une approche
gréco-romaine de la culture égyptienne, le tout au service de leur spiritualité
magique.
Les fondateurs de
l’Ordre hermétique de l’Aube dorée, William Wynn Westcott (1848-1925), Samuel
Liddle Mathers (1854-1918) et William Robert Woodman (1828-1891) étaient tous
frottés d’égyptologie et connaissaient pourtant la vérité historique. Un examen
de la bibliothèque privée de Westcott prouve qu’il connaissait l’essai de H.
Salt (1825) sur Young et Champollion, de même que le fonds du British Museum.
Ce musée
constituait un véritable centre intellectuel où se réunissaient universitaires,
journalistes et artistes. L’équipe organisatrice participait également à ces
activités culturelles comme Samuel Birch (1813-1885), responsable du bureau des
Antiquités orientales (1866-1885), puis du bureau des antiquités
Assyriennes (1866-1885) et importateur du système de Champollion en Angleterre, ainsi
que Sir Ernest Alfred Thompson Wallis Budge (1857-1934) qui comprenait
parfaitement le système hiéroglyphique égyptien.
Birch publia des
traductions dès 1838 puis des grammaires égyptiennes entre 1857 et 1867. Il fut
également le premier traducteur du Livre des Morts. Budge traduisit
également de nombreux textes, y compris le Papyrus d’An (1895), une
version du Livre des Morts. Les fondateurs de l’Aube dorée ont
certainement rencontré Budge qui leur aura sans doute facilité l’accès aux
collections.
Et pourtant, malgré
cette disponibilité, l’Aube dorée ne semble pas s’être réellement intéressée au
déchiffrement des hiéroglyphes. Ce type de littérature était peu représenté
parmi le fonds privé de Westcott qui était davantage tourné vers l’hermétisme
d’auteurs comme Horapollo ou Kircher.
L’Aube dorée ne se
préoccupait guère plus de l’apparence des divinités égyptiennes ou de la
chronologie : leurs rituels composites intégraient des interprétations
gréco-latines et hermétiques. Si les explications scientifiques modernes
étaient parfois intégrées à leur obédience, elles n’étaient pas privilégiées
par rapport aux autres : l’essentiel était d’évoquer l’Ægypte éternelle, illud
tempus, éloignée dans le temps.
Rituels.
Dans le rituel
d’initiation à l’Ordre, l’Aube dorée mettait en scène la traversée des ténèbres
de l’ignorance vers la lumière de l’entendement : le néophyte avait les yeux
bandés et était guidé par des frères tout au long du temple, selon un
itinéraire symbolique. Les guides portaient des titres dérivés des mystères d’Éleusis :
Hiérophante, Kérux, Dadouchos.
Dans l’ensemble,
dix officiants représentaient dix dieux égyptiens ; les assesseurs forment
un aréopage de quarante-deux figures du Livre des Morts, ce qui fait
beaucoup, mais Israël Regardie évoque soixante-quatre divinités dans le temple,
dont onze seulement avaient une apparence physique, alors que les autres
étaient présentes sous forme d’esprits.
Les deux piliers
Boaz et Jenkin étaient tenus par Hermès et Salomon, tous deux à l’Orient du
temple décoré par des vignettes du Livre des Morts, en l’occurrence les
chapitres 17 et 125. Le premier est une invocation au Soleil et l’autre, une
confession négative, ce que l’Aube dorée réinterprétait en « une représentation du progrès de la
purification de l’âme et de son union avec Osiris et le rédempteur ; l’Aube
dorée de l’Infinie lumière où l’âme est transfigurée, connaît tout et peut
tout, parce qu’elle a rejoint les Dieux éternels. »
On trouve
également, tout au long du rituel du néophyte, de nombreuses références aux
quatre éléments, l’eau, la terre, le feu, l’air ainsi qu’une agape sacrée, un
repas après la cérémonie qui évoque l’initiation isiaque dans les Métamorphoses
d’Apulée.
« Je suis
allé jusqu’aux frontières de la Mort ; mes talons ont foulé la terre de
Proserpine ; j’ai passé l’épreuve de la terre, de l’air, du feu et de
l’eau ; je suis revenu sain et sauf. À minuit, j’ai vu briller le soleil
blanc ; Je suis descendu parmi les dieux d’en bas, monté parmi les dieux
d’en haut, face à face ; je me suis tenu à leur côté et je les ai
célébrés. »
Pendant le repas
proprement dit, les participants humaient une rose (l’air) ; passaient la
main sur une flamme (le feu) ; mangeaient du pain et du sel (la
terre) puis buvaient du vin (l’eau) Ce syncrétisme s’inspire des
funérailles pharaoniques et intègre de la littérature grecque, sur les
mystères. Dans les plus hauts degrés, la cérémonie du Néophyte était
typique : elle récapitulait le meurtre d’Osiris par Typhon, la déploration
d’Isis et la résurrection d’Osiris. D’autres scénarisations menaient au-delà du
voile d’Isis, ou descendaient dans la tombe d’Osiris après quoi se produisait
une résurrection symbolique, avec la cérémonie de l’Ouverture de la bouche.
Le voile d’Isis
était une métaphore pour décrire la nature et chez Plutarque, on peut
lire : « Je suis tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui
sera et nul mortel n’a soulevé mon manteau. » Par la suite, Proclus
ajoutera : « Je porte le fruit du soleil » que le
dix-huitième siècle considérera comme un oracle profond et une sublime image
pour la « vérité voilée » Au degré de l’Adepte mineur, les
membres de l’Aube dorée portaient le « Signe du Portique » pour
« lever le Voile. »
Le syncrétisme
pharaonique et mystico-funéraire réinterprétait le panthéon égyptien en lui
attribuant des couleurs dérivées de l’hermétisme ; les participant
portaient des coiffes « nemyss », des fouets et des sceptres,
le tout inspiré par les révélations de John Dee et par l’imagerie de la « Mensa
Isica », un recueil hiéroglyphique datant du premier siècle et qui
avait servi à décorer le sanctuaire romain d’Isis.
Ces hiéroglyphes
sont par ailleurs purement décoratifs et ne renferment aucun sens précis ;
ces figures inspireront un jeu d’échecs que Mathers qualifiera d’échecs
énochiens.
Samuel Liddle
Mathers.
Mathers fut le
grand architecte de la plupart des rites de l’Aube dorée. Sa conception de l’Égypte
était essentiellement celle d’un autodidacte qui avait beaucoup fréquenté le British
museum. Son disciple William Butler Yeats le décrivait comme un « homme de grand savoir mais peu
diplômé »
Soutenu
financièrement par Westcott, « occultiste à plein temps », Mathers
eut tout le loisir de consacrer ses journées à étudier la statuaire. Un autre
disciple, Arthur Edward Waite, le décrivit un jour « titubant sous le
poids de ses livres » et il lui aurait dit : « Je me suis enfoui
sous les hiéroglyphes comme dans un manteau. »
En 1887, Mathers
rencontra celle qui allait devenir sa femme, Mina Bergson, dans les allées du British
Museum, dans la salle des Sculptures où elle reproduisait les statues sous
formes d’esquisses. À la fin de la décennie 1890, tous deux tentèrent de
recréer un culte d’Isis parmi la scène occultiste parisienne.
Plus tard, Mathers
prendrait le nom de MacGregor et Mina, celui de Moïna. En 1892, ils
s’installent tous deux à Paris. Mathers visite le Louvre et pontifie sur la
statuaire égyptienne d’après ses connaissances plus hermétiques que
véritablement scientifiques. Un de ses étudiants, Max Dauthendey écrira :
« Nous visitions les collections égyptiennes et j’ai beaucoup appris sur
les traditions secrètes des occultistes. »
Vers la même époque
Mathers organisait des soirées isiaques au Théâtre Bodinière ; un soir, en
1896, il déclara : « La religion égyptienne renfermait des vérités
précieuses, que les égyptologues ne pouvaient comprendre, mais qui étaient
toujours vivantes et pleines de force parmi nous. »
Florence Farr
Parmi le public des
musées, on pouvait également croiser Florence Farr (1860-1917) qui fut initiée
à l’Aube dorée en 1890. En 1897, elle serait la dirigeante faisant fonction à
la place de Mathers, alors à Paris. Elle s’attacherait à composer de nombreux rituels
et à réaliser des conférences, mais aussi des pièces de théâtre, avant de
quitter l’Ordre en 1902 pour fonder sa propre école initiatique, en 1903.
Tout comme Mathers,
Farr considérait le British museum comme un lieu propice à l’étude. En
1895, c’est là qu’elle serait entrée en contact avec un adepte, alors qu’elle
préparait un livre sur la magie égyptienne. L’Adepte en question était l’esprit
d’un homme décédé depuis des siècles et il semble qu’à l’époque les esprits
avaient coutume de se manifester à des journalistes ou aux visiteurs des
musées. Le spiritisme était alors très en vogue…
Le contact de Farr
se prénommait « Mut-em-menu » et était une momie, gisant dans un
cercueil acquis par le musée en 1835 ; on peut encore l’admirer
aujourd’hui. Farr était convaincue que Mut-em-menu était une « grande
prêtresse du conseil du Dieu Amon-Ra de Thèbes. » Des recherches
archéologiques récentes montrent que cette description est en partie vraie,
mais en partie seulement.
Le cercueil date
effectivement de l’époque de la 19e ou de la 20e
dynastie ; la momie correspond aussi à Mutemmenu qui fut la prêtresse
d’Amon, environ 1295 ans avant notre ère, la momie, elle, est beaucoup plus
récente puisqu’elle remonte à la période romaine, en moins 30 avant J.-C. Et
d’ailleurs, il s’agit d’un homme auquel ses atours donne une allure féminine, avec
de la poitrine et des hanches.
En 1890, ce n’était
évident de prime abord. William Butler Yeats, qui faisait également partie de
l’Aube dorée, s’inspire de l’expérience muséale de Farr qu’il attribue au héros
de son roman inachevé, The Speckled Bird : Michael Hearne
accompagne Maclagan (Samuel Mathers) pour rencontrer une femme au British
museum et il la découvre « en méditation, les paupières mi-closes, sur
un siège disposé auprès de la vitrine de la momie Mut-em-menu. »
La momie était en
fait une de ses précédentes incarnations : elle s’entretient avec
elle-même. Farr et Mathers s’étaient rencontrés à Paris en 1896 : elle lui
aurait déclaré que la momie avait répondu correctement aux symboles qu’elle lui
avait montrée et qu’elle était « une des 8°=3, c’est-à-dire un des
Maîtres secrets. » Mathers autorisa Farr à créer un degré où elle
pourrait « travailler avec l’Égyptienne. » Farr continuerait à
converser avec l’Adepte égyptienne jusqu’à son départ pour Ceylan en 1912.
Aleister Crowley.
Crowley rejoint
l’Aube dorée à la fin 1898, à l’âge de 23 ans et franchit rapidement les degrés
d’initiation et obtient en 1899 le « curriculum de l’Ordre
extérieur. » À l’époque, Mathers est le seul véritable Maître de l’Ordre
et réside à Paris pendant que Farr le remplace en Angleterre. Bien que Crowley
ait été qualifié pour obtenir le Second Ordre de l’Aube dorée, dont il ne
connaissait pas l’existence en 1899, Farr, alias Praemonstrix, lui refuse
l’accès aux grades supérieurs. Le Second Ordre consistait en trois degrés, de
l’Adepte mineur 5°=6° jusqu’à Adeptus Exemptus 7°=4°. Le refus de Farr
s’expliquerait par des suspicions de débauche.
Lorsque Crowley
l’apprend, il se trouve à Paris et reçoit malgré tout l’initiation de Mathers
qui cherche à conserver son emprise sur l’Ordre, menacé d’une scission entre
Londres et le continent. Cette initiation s’explique sans doute par
l’insistance persuasive de Crowley et par son admiration de l’époque pour
Mathers qu’il croyait alors être le seul en contact avec les Maîtres secrets,
comme Mathers le lui avait affirmé en 1891.
De son côté, Mathers
voyait en Crowley un agent zélé qui pourrait lui servir de garde chiourme et
menacer les membres tentés de faire sécession. En avril 1900, l’obédience
londonienne de l’Aube dorée exclut tous les sympathisants de Mathers, y compris
Crowley. Pendant les années qui suivirent, son admiration pour Mathers se
transforma en rancune : il le considérait comme un farceur, incapable de
contrer le schisme londonien, malgré ses proclamations de magie. Finalement,
Crowley en conclut que Mathers avait lui-même été abandonné par les Maîtres
secrets.
Crowley en Égypte
Plus que de
l’aigreur, l’empêchement initiatique de Crowley a sans doute stimulé chez lui
l’ambition. En tout cas, c’est ce que son autobiographie donne à entendre.
Plutôt que des connaissances de seconde main, glanées dans des musées, avec des
communications spectrales, pourquoi ne pas aller sur place ? Tel est le
défi que Crowley semble s’être lancé.
Après tout, Mathers
et Moria affirmaient que leur conversion s’expliquait par le culte d’Isis
découvert lors de leurs voyages en Égypte. Ce qui était loin d’être vrai… À Paris,
ils dépendaient de leur amie et mécène Annie Horniman qui refusa de financer
leur voyage et d’autre part, Farr non plus ne s’était jamais rendue en Égypte.
Les voyages de
Crowley débutent après la débâcle de l’Aube dorée, après son mariage avec Rose
Kelly en 1903, alors qu’il s’intéresse davantage au yoga qu’à la magie. Sa
désillusion semble avoir duré jusqu’à son séjour égyptien en novembre. Après
avoir été un fervent adepte de l’Aube dorée, il dut puiser un réconfort dans le
pays qui constituait la source d’inspiration. « Mes Dieux étaient alors
ceux de l’Égypte. »
On comprend qu’il
fut désireux d’appliquer ses compétences magiques acquises à l’Aube
dorée : « Sous la Grande Pyramide, ce 22 novembre, j’ai accompli
une cérémonie avec des résultats remarquables : la chambre royale s’est
remplie de la gloire de IAΩ et dès l’aube, j’ai réalisé un travail pratique
avec Amoun. Résultat : ma femme est enceinte. »
Crowley et Rose
quitte l’Égypte quelques mois avant la fin 1903 et ils y retournent en février
1904.
L’Équinoxe des
Dieux.
Entre mars et avril
1904, d’autres événements viennent démontrer à Crowley qu’il détient sans doute
un lien plus profond à l’Égypte que Farr et Mathers. Le 16 mars, il se livre au
rituel du non-né, dans le but de présenter à Rose les élémentaires de l’Air.
Rose ne visualise rien mais reçoit des communications mentales et
s’exclame : « Ils t’attendent. »
Les jours qui
suivent, elle produit des révélations sibyllines sur l’enfant d’Osiris ;
le 18, ils invoquent Toth pour clarifier leur situation. Par la suite, Rose
déclarera qu’Horus voulait entrer en contact avec Crowley. Ce dernier aura une
attitude plus désinvolte et affirmera : « Rose en savait
moins sur l’Égypte que 99 touristes sur cent. » Pourtant, à l’époque,
il s’en trouva fort satisfait et déclara qu’elle « parlait sous
l’autorité d’un Dieu. »
Le 20 mars, à
l’aube de l’équinoxe de printemps, sous le commandement de Rose/Horus, Crowley
accomplit un rituel pour le moins différent de la procédure de l’Aube dorée et
le résultat fut « un remarquable succès. » « J’appris que l’Équinoxe
des Dieux était venue, une nouvelle ère allait commencer. J’avais créé un lien
entre la force spirituelle solaire et l’humanité. Les Maîtres secrets… ils
avaient envoyé un messager pour me conférer l’autorité à laquelle Mathers avait
forfait. »
D’après Lawrence
Sutin (2000), Crowley, pour forger ce nouveau lien, dut briser l’ancien :
comme il le dit dans une annotation, « détruire la G***D*** impliquait
de publier son histoire et ses documents. » Rétrospectivement, il
déclarerait : « Les Maîtres secrets m’avaient élu comme
représentant parce que je comprenais les Mystères, leur sens à notre époque et
aussi parce que je possédais les capacités littéraires requises. La
responsabilité qu’ils m’avaient conférée était de publier la Sagesse sacrée des
âges anciens, de telle sorte que les historiens puissent restaurer ces
traditions. Les Maîtres secrets m’ont libéré de mon devoir de silence. »
L’Équinoxe des
Dieux signifie qu’Horus à présent « prendra le trône de l’Orient. »
Ce qui peut s’interpréter, selon moi, par rapport au rituel de l’Équinoxe,
désormais obsolète. Ce rituel bisannuel visait à entrer en contact avec le
soleil à un moment astrologique déterminant, le début d’un nouveau cycle, pour
attirer les « courants nouveaux. »
Le rituel
impliquait un changement de rôle parmi les célébrants. L’officier qui, durant
six mois, avait joué le rôle de l’Hiérophante dans la cérémonie du néophyte,
c’est-à-dire Osiris, laissait la place à celui qui avait représenté Horus. Le
rituel impliquait aussi le renouvellement des mots de passe des six mois précédents.
D’après Crowley, la vision qu’il avait eue d’Aiwass prononçant le mot Thélème
(le nom du nouvel Æon) annulait complètement la formule du dieu mourant.
L’Équinoxe des
Dieux selon Crowley symbolisait le passage de l’Æon d’Osiris (2000 ans) au nouvel
Æon d’Horus, ce qui lui permettait de rompre ses vœux prononcés devant son
ancien mentor Mathers, qu’il identifiait au « vieux roi » Osiris, et
lui-même à Horus. Crowley croyait au pouvoir initiatique des serments et il lui
fallait donc une autorisation surnaturelle pour briser l’ancien serment et se
débarrasser de Mathers d’une manière crédible. L’Égypte allait lui en fournir
le moyen.
Alors qu’il était
au Caire, il écrivit une douzaine de lettres à ses amis et collègues pour leur
annoncer la bonne nouvelle : l’Équinoxe des Dieu était venue. Avant de
retourner en Angleterre, il visita Paris où il posta une lettre à Mathers pour
l’informer des intentions des Maîtres secrets. « Je n’ai jamais espéré
recevoir une réponse » écrira-t-il dans Magick Liber ABA.
Au musée.
En dépit de la
révélation de l’Équinoxe des Dieux, Crowley nourrissait toujours quelque
scepticisme et il circonvint Rose pour qu’elle se rende au Musée et qu’elle lui
désigne clairement le Dieu qui était entré en contact avec eux. Ce qui s’ensuivit
lui confirma l’authenticité de la communication de Rose : dans le musée,
elle contempla différentes représentations d’Horus sans rien dire, ce qui
conforta tout d’abord Crowley dans la conviction de son ignorance.
Au premier étage, Rose
se figea devant une vitrine et dit : « Le voilà… C’est lui… »
Plus tard, Crowley se souviendrait qu’il s’agissait d’une représentation
d’Horus sous l’apparence de Ra Hoor Khuit, sur une stèle de la 26e
dynastie et le sarcophage portait le numéro 666. Telle fut la confirmation pour
Crowley : le numéro d’exposition valait pour preuve ultime.
« Dans la
mémoire universelle de l’humanité, nous avons traversé la période païenne, le
culte de la Nature, d’Isis, de la Mère, du passé ; puis, le christianisme,
le culte de l’Homme, d’Osiris, du présent ; à présent, le nouvel Æon sera
le culte du spirituel uni à la matière, le culte d’Horus, de l’Enfant, de
l’Avenir. » (Aleister Crowley : L’Équinoxe des Dieux. »
La stèle égyptienne
qui impressionnait tant Crowley était un artefact de bois, peint recto verso,
et qui datait de la fin de la Troisième période intermédiaire, aux alentours de
716 avant J.-C. : cette pièce se trouve toujours aujourd’hui dans le Musée
égyptien. Elle était consacrée au prêtre Thébain de Montu, le dieu de la guerre
à tête de faucon Ankhefenkhons I. La stèle comporte la peinture du Dieu sous un
disque ailé au-dessus duquel s’étend la déesse égyptienne du ciel, Nout. Le
Dieu se tient à la droite du spectateur, derrière une table couverte
d’offrandes et il célèbre le Dieu Re-horakhty qui se tient à gauche.
Les hiéroglyphes
identifient les personnages et leurs attributs et désignent Ankhefenkhons comme
Osiris, c’est-à-dire un mort et loue le dieu solaire sous son apparence de Râ,
d’Atum de Kephra, mais aussi en tant qu’Hathor, maîtresse de l’Occident.
L’envers de la stèle est couverte d’une retranscription de deux évocations du Livre
des Morts, 30A, Le Sort qui lève l’opposition du cœur de N entre Lui et
le Royaume des Morts (elle figure en général sur le cœur du scarabée) et l’Évocation
2, Le Sort pour la venue du jour et la vie et après la mort.
Peu après cette
découverte, Crowley exclurait toute coïncidence et verrait la marque d’une
prédestination dans le nombre 666. Par la suite, dans ses Confessions,
il se montrerait plus nonchalant. Toutefois, les collections contenaient
d’autres représentations d’Horus bien plus imposantes. D’autre part, le 23
mars, Crowley avait dîné avec le conservateur du musée Emile Brugsch
(1842-1930) et son assistant Georges Émile Jules Daressy (1864-1938) lui avait
traduit le texte de la stèle en français. Entre ce moment et le 7 avril,
Crowley avait traduit le texte français en anglais puis en paraphrases
poétiques.
Par après, il
expliquerait que la stèle contenait un « rituel secret de la plus haute
importance » consigné spécialement pour lui par un lointain ancêtre Égyptien.
Moins de dix ans après cette rencontre, il se proclamerait l’auteur : dans
une vie antérieure, c’est lui qui était Ankhefenkhons et il s’était envoyé
cette stèle à lui-même, très loin dans l’avenir.
Le Livre de la Loi.
Une fois dépris de
ses vœux à l’Aube dorée, il était temps de formuler un nouveau pacte entre
« le soleil spirituel et l’humanité. » Au cours de la première
semaine d’Avril, Crowley se préparait à accomplir un rituel avec Rose… dans la
Chambre du Roi de la Grande Pyramide de Gizeth. Le rituel se serait déroulé à
midi, aurait duré une heure et se serait répété trois jours durant : le 8,
9, 10 avril. Rose aurait alors entendu la voix d’un certain Aiwass, qui se
présentait comme « le ministre d’Hoor-paar-kraat »
D’après Crowley,
Aiwass « avait l’air d’un homme grand, sombre, dans la trentaine, bien
découplé, énergique et puissant, avec un visage de roi indompté, aux yeux
voilés mais qui laissaient transparaître une rage destructrice. »
D’après lui, Aiwass possédait un degré supérieur dans la hiérarchie
hermétique : « Il est un Ipsissimus, le Maître de l’A***A*** »
Crowley ferait ensuite référence à cette communication d’outremonde comme à
« l’œuvre du Caire » et les trois heures de dictée médiumnique
formeraient l’essentiel du Livre de la Loi.
Apparemment,
Crowley s’inspirait davantage des illustrations de la stèle qu’il avait
observée que de ses inscriptions hiéroglyphiques à proprement parler. Dans les
soixante et une pages du Livre de la Loi, chaque chapitre se consacre à
un Dieu où il se révèle et présente son mode d’action, et la manière dont il
veut être célébré.
Nout, la
personnification du ciel apparaît dès le premier chapitre : elle est la
mère d’Osiris, associée à la résurrection. Crowley / Aiwass l’appelle
« Nuit » ; « elle est tout ce qui existe et la condition
même de l’existence. » Elle possède une nature vénusienne, connaît
l’extase sexuelle des hommes qui n’est qu’un reflet de l’union post-mortem avec
elle. Nuit dit aux hommes de profiter de la vie et de ne pas craindre la mort.
Vient ensuite
Behdet, un avatar d’Horus, un homme à tête d’aigle, surmontée d’un disque
solaire ; il représente la course du soleil. Renommé Hadit, il est le
parèdre de Nuit et représente la vie individuelle au sein de l’ensemble
cosmique qui enveloppe la déesse, comme le soleil et une étoile parmi les
autres, dans l’océan de l’espace. Hadit réside en toute chose, il manifeste la
force vitale, aussi bien interne qu’extérieure.
Dans le troisième
chapitre, Re-Hora-Khty ou Ra-Hoor-Khuit, est « l’Horus des deux
horizons, le dieu du soleil levant et du soleil couchant, le dieu d’Héliopolis,
Râ, le dieu de la guerre et de la vengeance. » Il symbolise
l’agressivité vitale, la volonté de puissance nécessaire aux hommes pour
accomplir leur mission. Ra-Hoor-Khuit, l’actif, et Hoor-Paar-Kraat, le passif,
forment ensemble Horus, le dieu qui résume l’unité des contraires, le but de
toute existence humaine.
Destin d’une stèle.
En 1909, Crowley
considérait Le Livre de la Loi comme un texte fondateur du Nouvel Æon et
il l’auto-publia sous forme de trois volumes.
Dès 1904, il
s’était familiarisé avec la signification des hiéroglyphes de la stèle :
l’intention de l’auteur était de franchir l’au-delà et de survivre après la
mort, ce que Crowley réinterpréta par un projet cosmique global, pour toute
l’humanité. Le texte original de la stèle n’a rien à voir avec Le Livre de la
Loi : le seul lien entre les deux… c’est le numéro de catalogue, 666.
Crowley s’intéressait bien plus à sa propre conception numérologique,
kabbalistique et symbolique qu’à l’égyptologie scientifique.
Théoriquement, un
tel document historique n’est pas qu’un morceau de bois mort ; il nous est
toujours possible de le réintégrer dans une dynamique relationnelle avec
nous-mêmes. Ce faisant, Crowley réactualise le symbolisme
d’Ankhefenkhons : il devient une espèce de Kibla de sa nouvelle religion,
le thélémisme. Les disciples de Crowley qui se reconnaissent dans Le Livre
de la Loi acceptent implicitement ou explicitement cette nature
talismanique.
Dans la Messe
gnostique de Crowley, qui constitue le principal rituel de l’O.T.O., Le Livre
de la Loi constitue le texte sacré de référence pour la liturgie et une
reproduction de la stèle figure sur l’autel, pour signifier « le lien
oraculaire avec les énergies originelles de l’ancienne Égypte. »
Dans ce processus de traduction et de réactualisation, la stèle change bien sûr complètement de sens et devient ainsi l’objet d’un nouveau culte, destiné à une audience plus vaste. Aujourd’hui, elle figure toujours parmi les collections du British museum et attire de nombreux pèlerins ; l’ère de la reproductibilité de l’œuvre d’art lui assuré donc une forme de survie, mais cette survie n’était certainement pas celle à laquelle croyait son véritable auteur.

Commentaires
Enregistrer un commentaire