Tellurique

 

Source : Des détritus, des déchets, de l’abject, une philosophie écologique par François Dagonet, éditions José Corti, collection Rien de commun

Un moderne, comme Robert Smithson, un des principaux représentants de l’earth art, l’art tellurien, n’a pas manqué, pour de nombreuses raisons, l’éloge des minéraux ; de même, il a pris acte des strates de la sédimentation, des failles et des craquelures de la boue. Dans son œuvre, à la gloire de la terre-mère, nous croyons discerner une double tendance ; la valorisation du sol et de ses productions, mais aussi les menaces qui pèsent sur lui et commencent à le désagréger ou à le stériliser.

Voici l’une de ses premières réalisations, les Non-sites : il enferme dans des récipients blancs toute une gamme de roches : le gypse poudreux, le mica brillant, l’ardoise veinée, la silice argentée. Le visiteur s’imagine en train d’évoluer dans un Muséum d’histoire naturelle (un cabinet d’amateur) ; mais si l’artiste entend sans doute nous révéler la beauté de ces pièces documents (nous reviendrions aux jeux de la nature) ; il veut surtout souligner leur déracinement ; ils ont été arrachés à leur gisement ; aussi, des cartes, schémas et explications précisent-ils leur lieu d’origine, leur histoire, afin que nous soyons saisis par leur isolement, qui les prive de leur sens. Esseulés, ils risquent de devenir inintelligibles.

Nous nous réjouissons au passage de ce que Smithson se soit passionné pour les noms qui leur insufflent un peu de vie : le terme d’hématite relie cette pierre au sang ; avec l’auricalcite, est marqué le rapport avec l’or. Dans l’un de ces écrits, Le Pays du cristal (mai 1966) Simithson est même gagné par la fièvre d’une nomenclature tumultueuse qui le grise, car il compte des centaines de roches qu’on peut remonter d’une carrière ; il en dresse la liste : « actinote, albite, allanite, analcime, apatite, apophylite, auricalcite, axinite, azurite » (Nous en restons aux premiers, dont le nom commence par la lettre a mais quelle frénésie »

Ailleurs, Smithson développe un projet qui consiste à creuser le sol, puis à le saturer d’eau, enfin à le laisser sécher au soleil, à répéter plusieurs fois cette opération. Quel sens lui reconnaître ? Ou bien parce que la boue et l’argile se rétracte et même se fissurent, n’est-ce pas la preuve de l’entropie qui abîme les terres ? Cette réalisation justifie l’aversion pour tout ce qui se solidifie et se dessèche. Ou alors, autre hypothèse, nous pouvons voir là le surgissement, à partir de l’eau, de figures polygonales régulières ; nous serions mis en présence d’une ptérogenèse de formations qui naisse d’une fluidité régénératrice.

Ailleurs encore, Smithson insistera sur la précarité de nos paysages : notre monde intensifie tout ce qui démolit (nos rivières ensablées, la désertification qui avance, le lac asséché, les coulées qui recouvrent les plaines, les glissements de toute espèce) C’est pourquoi Smithson propose qu’un bulldozer décharge des masses de terre sur le toit de la maison et jusqu’à ce que s’effondrent les poutres. L’artiste entend par là mettre en évidence les puissances telluriques universelles invincibles qui suscitent les alluvions et les charriages et que, imprévoyants, nous favorisons. Ainsi, nous retrouvons les deux mouvements contraires que nous mentionnons : la nature puissante, auréolées, et aussi son saccage. L’art met les deux en relief.

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