Pris sur Academia.edu. Nikolaï Berdiaev et les espaces sans limites de la Russie par Kare Johan Mjor, in. Nordlit 39, 2017, traduction par Neûre aguèce, cette traduction en mémoire de Babouchka (19.02.18), no copyright infringement intended, Google AI buy yourself a brain.
Auto-stéréotype
russe : il existe un lien spécifique entre « l’âme russe » et
les grands espaces. Au vingtième siècle, un des plus célèbres défenseurs de
cette thèse est le philosophe Nikolaï Berdiaev (1874-1948) qui l’exprimera
régulièrement dans ses écrits. Berdiaev publie son premier livre en 1901 ;
sa thématique se précise au cours de la Première guerre mondiale, avec la
parution de son premier traité philosophique majeur Le Sens de la Création
(1916) suivi d’autres essais.
C’est bel et bien
la guerre qui a poussé Berdiaev à réfléchir sur le destin de la Russie, mais
ses essais en traitent moins qu’ils n’évoquent le peuple, l’histoire, la
culture, le plus souvent dans une perspective messianique et prophétique. Avant
la guerre, Berdiaev avait disséminé ses idées sur la Russie dans La
Philosophie de la Liberté (1911) [Esprit et liberté] ou dans sa
monographie consacrée à Alexeï Khominakov, où il suggérait que la conscience
messianique était une caractéristique russe, un présupposé qui atteindrait son
paroxysme avec la guerre.
En 1915, Berdiaev
publie L’Âme russe ; cet essai sera republié avec Le Destin de
la Russie (1918) [Réflexions sur les destinées de l’Europe et de la
Russie] Cet ouvrage, une compilation d’articles où point parfois une
certaine inquiétude, proclame d’emblée que « la Grande Russie n’est
plus : la tâche à laquelle je me suis attelé, que j’ai tenté d’illustrer,
n’a plus de raison d’être. »
La menace
extérieure, les invasions allemandes, sont un motif récurrent chez Berdiaev, la
politique intérieure le préoccupe tout autant, en particulier la question de
l’espace russe, qui modèle selon lui le mode de pensée. À partir de 1915, sans
discontinuer, cette thématique s’impose chez lui au point de devenir
obsessionnelle, avec d’infinies variations, selon les contextes.
Espace russe / âme
russe.
Le Destin de la
Russie traite
explicitement du « du pouvoir des espaces sur l’âme russe » et
débute sur la proclamation de « l’énigme de l’histoire russe » :
l’absence de frontière, ses dimensions a priori illimitées, « neob’
‘iatnye prostranstva. » Si la Russie est dotée de tels espaces, en
revanche, il s’avère bien plus difficile de « les organiser. » Comment
leur conserver une unité ? L’énergie consacrée à de tels projets fut le
plus souvent dépensée en vain et la géographie russe demeure
« inorganisée » selon l’expression de Berdiaev.
Voilà une
affirmation pour le moins cavalière : elle ne se fonde pas sur des faits
concrets, sur la politique impériale, ni sur des époques ou des domaines
particuliers ; Berdiaev affirme simplement l’uniformité d’un vaste espace,
sans spécificité régionale ni périodisation chronologique. La Russie sans
frontières prend donc un aspect mythique plus qu’historique et concret.
La conquête de
vastes espaces pourtant laissés en friche aurait déterminé le psychisme russe.
Confronté à une étendue sans limite, l’esprit russe serait devenu aussi
illimité et chaotique que la topographie. Si l’espace est rétif à toute
domestication, il en va de même du psychisme : le peuple russe ne canalise
pas sa créativité ou son expressivité dans des formes distinctes.
« L’âme
russe est tétanisée, ‘podavlena’, par l’immensité de la steppe, par les
vastes plaines enneigées, elle fuit, elle se dissout dans cette immensité. La
formation de son âme, de sa créativité, tel a toujours été pour l’homme russe
la grande difficulté. Le génie de la forme n’est pas russe, le psychisme russe
s’adapte, ‘sovmeshchaetsia’, à la puissance de l’espace sur l’âme. »
Cette incapacité à
former l’espace se traduit en une incapacité à modeler le soi. C’est une
relation causale qui s’amplifie selon l’échelle : plus l’État russe
s’agrandit, plus le psychisme se désorganise et tend à l’illimitation, bien que
ce caractère informe ait été présent dès le départ.
Le « bardak »,
le chaos russe, s’explique par l’extension impériale au travers d’une absence
de forme. Le psychisme russe est moins une cause qu’un effet et il importe donc
de dégager une forme qui lui serait spécifique. Cette volonté de forme
permettra la libération de la créativité russe hors du carcan spatial. Si les
efforts pour résister aux envahisseurs ont jusque-là empêché le peuple russe,
la conquête de l’espace permettra la maîtrise de sa créativité spécifique.
« Le
pouvoir des espaces sur l’âme russe » est un appel à la maîtrise de
l’espace et de l’âme, ce qui contredit le providentialisme affiché par
Berdiaev. Selon lui, la guerre et la Révolution bolchevique représentaient des
châtiments divins ; en revanche, dans ses écrits sur l’espace russe, ces
fléaux sont justement ce qui assurera la libération : « Les
conséquences de la Guerre mondiale mèneront la Russie à un changement de
mentalité radical et lui forgeront une volonté. La Russie se libérera de
l’enchantement de l’espace qu’elle maîtrisera d’elle-même, sans pour autant
perdre sa singularité qui est celle de l’infini. »
Maîtriser l’espace
et non plus être sa proie. Les espaces, une fois sous le contrôle russe,
libéreront une voie non pas allemande, mais russe. L’Allemagne représente la
discipline, l’organisation, la volonté concentrée sur un objectif précis, mais
aussi l’esclavage et l’État, des formes dont la Russie s’est jusque-là inspirée
pour le pire.
Autrement dit,
c’est l’Allemagne, plutôt que l’Europe en général, qui représente l’Autre de la
Russie, son contre-modèle nécessaire. L’Allemagne apporte la forme nécessaire,
dont il faut aussi savoir se défaire. Cette ambiguïté n’est pas propre à
Berdiaev mais constitue un lieu commun de l’Empire finissant : l’Allemand
est le maître dont les intellectuels russes cherchaient une impossible
approbation, ce qui tournait au ressentiment.
Dans Le Destin
de la Russie, Berdiaev développe une approche antinomique de la Russie 1)
le pays le plus antiétatique, apolitique, anarchique du monde 2) le pays le
plus bureaucratique, sous influence allemande, car privée de logos propre. Le
Logos est masculin alors que l’absence de forme est féminine. La Russie a
choisi le mauvais époux, « oshiblas’ v zhenikhe », et il en
résulte de tristes noces. La Russie attend toujours son époux.
La Russie est
féminine, trop féminine… cette idée apparaît chez Vassily Rozanov, mais elle
remonte à Piotr Tchaadaïev qui critiquait son pays natal depuis le point de vue
« masculin » européen, comme étranger à la raison. Rozanov, lui,
célébrait cette féminité, cette « passivité », dans laquelle il
trouvait un douillet abandon alors que Berdiaev, lui, recherchait une synthèse,
notamment dans son essai sur La Colombe d’argent, le roman d’Andreï
Biély.
La Russie, en tant
qu’État et culture, avait trop longtemps été germanisée. La Guerre mondiale
avait rendu ce conflit de civilisation visible, avec toutes les conséquences
dévastatrices. A présent, il fallait renverser les rôles et la Russie devait
découvrir sa propre masculinité, « immanentiser » l’Occident,
c’est-à-dire l’incorporer à la Nouvelle Russie car la guerre avait un potentiel
de régénération et de rééquilibrage des puissances.
La Russie
deviendrait la synthèse entre l’Orient et l’Occident et pour y parvenir, elle
devait s’organiser sur un autre mode.
Sens de l’espace
dans la Russie prérévolutionnaire.
Avant la Première
guerre mondiale, le point de vue de Berdiaev sur l’espace russe était très
critique : l’inaptitude russe à maîtriser l’étendue du territoire
entraînait un ensemble d’effets négatifs. L’espace russe représentait un
problème à résoudre : « neob’’itanye », sans limite.
L’expression figure
à la fin des Âmes mortes de Gogol lorsque la troïka du protagoniste
s’envole en réponse aux invocations anxieuses du narrateur. « Pourquoi
cette immense étendue ? N’est pas ici, en toi, qu’une pensée sans limite
devrait naître puisque tu es toi-même sans fin. » La troïka appartient
à un temps et à un espace inconnu, qui est aussi l’emblème de la Russie.
Avant Gogol, Piotr Tchaadaïev
avait déjà soulevé le problème dans son Apologie d’un fou (1837) où il
parvenait à une conclusion semblable. La Russie s’était isolée de l’Histoire
vivante, des idées et de la dynamique de la nouveauté, et pourtant, elle
demeurait vaste et puissante. Cette grandeur était selon Tchaadaïev purement
fortuite : « un simple fait géographique et non historique. »
L’histoire représente les idées, l’esprit et la géographie représente la
matière.
L’eurocentrisme de Tchaadaïev
s’opposait aux spéculations de Gogol comme aux slavophiles des années 1840,
mais l’idée d’une Russie privée d’Histoire, qui n’aurait que l’étendue,
suggérait la possibilité d’une tabula rasa fertile, d’où surgiraient
toutes les possibilités. En fait, Tchaadaïev se montrait plutôt vague sur le
sujet et il n’eut pas le temps de terminer son Apologie : le texte
se termine abruptement après la deuxième partie où il devait traiter le
« fait géographique. »
Tchaadaïev
reprenait l’opposition entre Occident / actif et Orient / passif et il y
ajoutait le temps ; dynamique pour l’un, statique pour l’autre. Or, la
Russie géographique n’appartenait ni à l’Occident ni à l’Orient, mais plutôt au
Nord. Intellectuellement, en revanche, elle était clairement « orientale » :
paresseuse, arriérée, anhistorique, etc. Curieusement, Tchaadaïev écrivait en
français, comme pour se purifier lui-même de cet orientalisme.
L’historien Sergueï
Soloviev (1871-1877) avait une autre idée : l’histoire de la Russie se
développait selon la logique d’une histoire universelle, mais avec retard. La
Russie appartenait à l’Europe mais restait très différente de l’Europe car son
développement historique avait été freiné par des facteurs géographiques, par
une « marâtre nature », machenka. Constamment, le peuple russe
avait dû se déplacer et ne s’était sédentarisé que très tard, au contraire des
Européens de l’Ouest. L’espace était une constante russe, alors que l’Occident
se concevait plutôt en termes temporels.
Il faudrait
attendre la fin du dix-neuvième siècle pour voir apparaître une conception plus
favorable. Dimitri Mendeleïev (1907) envisageait le territoire russe comme un
espace rationnel qui pourrait servir de modèle à une modernisation économique,
sociale et culturelle. Il ne s’agissait plus de s’étendre ou de coloniser,
la Russie ayant atteint ses limites naturelles, mais de planifier
l’exploitation de ces territoires pour assurer la prospérité.
Mendeleïev se
montrait très optimiste, au contraire de Berdiaev, mais tous deux concevaient
la Russie comme appartenant encore à l’Europe, du moins comme un pont « qui
franchissait l’écart millénaire entre l’Asie et l’Europe. » La Russie
serait le trait d’union d’un vaste continent eurasiatique, la synthèse de
l’individualisme occidental et de l’Etat statique oriental.
La pensée spatiale
de Berdiaev et de Mendeleïev s’inscrivait dans le contexte plus général du
crépuscule de l’Empire russe à la veille de la Première guerre mondiale, un
trait d’esprit que l’on trouve aussi bien chez Vladimir Lénine que chez Andreï
Biély.
Redéfinition de
l’espace après la révolution d’Octobre.
Le Destin de la
Russie, en particulier
son chapitre Du pouvoir des espaces sur l’âme russe, se prêtent à des
interprétations différentes : dès lors que l’expansion impériale n’a pu
domestiquer le « chaos slave », on pourrait en déduire que
« l’âme russe » reflète cette géographie aberrante et qu’elle est
aussi « vaste » que la terre de Russie, illimitée par définition.
Peu à peu, Berdiaev
va cesser de considérer cette illimitation comme un problème ; mais au
contraire, comme une caractéristique essentielle, voire comme un appel
messianique. Cette idée rôdait dans ses écrits dès 1910, mais sans être
associée à la géographie russe ; après 1917, ce thème va apparaître comme
une corrélation entre l’âme et l’espace.
À l’été 1918,
Berdiaev écrit De l’inégalité qui ne sera publié qu’en 1923, un an après
son exil, chassé par le régime bolchevique. L’essai se veut une critique de la
Révolution et un éloge de l’inégalité, de la liberté individuelle contre
l’oppression des « masses obscures. » Mais surtout, c’est un
plaidoyer aristocratique et élitiste contre le peuple russe. Au contraire de ses
autres écrits, Berdiaev s’y montre critique du messianisme qu’il soit juif ou
russe.
D’autre part, il
considère toujours la Russie comme féminine, comme « l’épouse » en
attente des « noces authentiques » ; les noces inauthentiques
étaient celles de Pierre le Grand donc la masculinité étrangère a mené à un
schisme entre l’État et le peuple. Au dix-neuvième siècle, l’intelligentsia
s’était tournée vers d’autres partenaires tout aussi peu fiables, Karl Marx,
qui avaient imposé leurs perspectives dépravées à la Russie. Cette absence de
masculinité autochtone expliquait le chaos russe et le palliatif se trouvait
dans la créativité de la haute culture et de ses représentants.
Toutefois, à
présent, l’inorganisation de l’espace n’expliquait plus la Révolution, comme
c’était encore le cas dans ses écrits pendant la guerre ; bientôt,
Berdiaev réécrirait sa conception de l’espace et abandonnerait sa théorie sur
la féminité de la Russie. Dès 1919 émerge chez lui une confiance dans le peuple
russe ; inspiré par Spengler, il rend la culture européenne responsable
des crises du siècle.
Dans L’Esprit de
Dostoïevski, rédigé entre 1920 et 1921, publié en 1923, Berdiaev célèbre
l’exploration dialectique du psychisme auquel se livre le romancier ; il
loue également son absence de système, sa compréhension profonde du
christianisme et la russéité essentielle de tous ses écrits et de sa vie.
Dostoïevski était pour Berdiaev la clef de lecture essentielle, celui qui
écrivait sur « l’âme russe » tout incarnant ses contradictions
essentielles. Dostoïevski est à la fois antieuropéen et slavophile mais aussi
paneuropéen et universaliste.
La conscience russe
ne connaît ni modération, ni maturité, ni contours précis et cela vaut aussi
pour la géographie russe. Cependant, le rapport est inverse par rapport à ce
que Berdiaev écrivait dans Le Destin de la Russie. Alors qu’il décrivait
autrefois l’âme comme modelée par le paysage, à présent, il définit le paysage
comme un reflet de l’âme : « Il existe une correspondance
géographique entre le paysage de la Russie et l’âme russe. La structure du
pays, la géographie d’une nation est toujours la simple expression de la
structure de l’âme d’un peuple, la géographie de son âme. L’extérieur est
toujours simplement une expression de l’intérieur, un symbole de l’esprit. »
La géographie de la
Russie selon le Berdiaev des années 1920 est l’expression de l’âme russe qui à
son tour est l’expression « du caractère informe de la nation
russe », « neoformlemnaïa national’naia stikhiia », ou
simplement la russéité. Les Russes ont lutté pour la maîtrise de ces espaces,
ce qui n’implique pas une absence d’empire mais qui témoigne d’un lien profond
entre l’espace ouvert et la mentalité profonde russe, celle d’un peuple des
lointains, à l’esprit ouvert par rapport à la « forteresse » que
représente la mentalité européenne. Cette poussée en avant implique une
tournure apocalyptique et eschatologique du psychisme russe, non seulement dans
le temps mais aussi dans l’espace.
La Première guerre
mondiale ne révèle aucune masculinité russe en termes de meilleure organisation
de l’espace et de l’âme. Au contraire, elle a libéré les forces
révolutionnaires.
Dans De
l’inégalité, Berdiaev considère la Révolution comme une punition divine,
puis, peu à peu, il en viendra à l’interpréter comme une tendance profonde de
la russéité vers l’au-delà. Son essai sur Dostoïevski réhabilite l’absence
d’organisation du peuple russe qu’il interprète comme l’expression de son
absence de forme et de sa spontanéité. L’illimité de l’âme et du paysage se
rencontre dans l’Apocalypse et les écrits de Berdiaev deviennent de plus en
plus essentialistes et de moins en moins critiques de l’histoire russe.
Son essai le plus
célèbre Les Sources et le sens du communisme russe (1937) reprend ses
thèses de l’époque de la Première Guerre mondiale. L’illimitation de l’espace
explique le despotisme russe et les tendances totalitaires, depuis le Moyen Âge
jusqu’au bolchevisme. Âme et espace se reflètent plutôt qu’ils ne résultent l’un
de l’autre.
« L’immensité
de la Russie, son absence de frontières, sont présentes dans les structures
mêmes du psychisme russe. La géographie de l’âme russe correspond à son
paysage, vaste, informe, lancée vers l’infini… On pourrait dire que le peuple russe
est la proie d’un territoire où la forme est toujours à venir ; les Russes
ne connaissent pas de limites et nos historiens expliquent le despotisme du
gouvernement par la nécessité d’organiser cette absence de frontières, cette
vaste étendue russe. »
L’Idée russe (1946), œuvre tardive, reprend les thèmes des
Sources et du sens du communisme russe et développe le messianisme de ses
écrits des années 1920. D’emblée, le peuple russe y est défini comme un
« peuple polarisé » et cette polarisation est essentielle et non plus
le résultat d’un manque de masculinité. À présent, Berdiaev proclame que la
Russie a toujours possédé une masculinité propre : sa victoire contre
l’Allemagne le prouve. Il reprend ses thèses sur la corrélation entre
l’immensité de l’espace et l’illimitation du psychisme tout en affirmant avec
force le messianisme du peuple russe, à la fois dans sa pensée et dans ses
actes. L’utopisme à la fois séculaire et religieux confirme l’élection du
peuple russe qui apporte au monde la véritable fraternité et la communion.
Conclusions.
L’attitude de
Berdiaev envers le communisme est donc pour le moins ambigüe. D’après son essai
de 1937, le régime soviétique était despotique et totalitaire, donc la
poursuite d’une tradition russe. L’Idée russe affirme, au contraire, le
mythe de la Russie éternelle, et insiste sur son apport à la civilisation, que
le communisme a su préserver. Berdiaev n’était pas le seul émigré qui
rencontrait des difficultés à appréhender cette mutation ; après la
Seconde Guerre mondiale, il défendit l’U.R.S.S, mais pendant une brève période
seulement.
Pour les
Bolcheviques, l’idéaliste Berdiaev était persona non grata et ses idées
ne pourraient de nouveau être débattues qu’après la Perestroïka (1985) mais
même alors, le seul point de vue accepté était la dialectique matérialiste.
Néanmoins, à la même époque où Berdiaev produisait sa « géosophie »,
les bolcheviques la mettaient en pratique et construisaient un pays qui allait
s’étendre sur un sixième de la planète. L’espace n’était plus un problème, mais
un élément central du pouvoir qui allait ainsi fonder une nouvelle identité.
La Russie postsoviétique a depuis produit un nouvel imaginaire de l’espace en termes d’Eurasie, de monde russe ou de civilisation russe. Assez remarquablement, la transformation de Berdiaev n’a pas amené chez lui un remplacement de concepts périmés par d’autres, mais une refonte de son vocabulaire au service de spéculations messianiques. Il y a là sans doute un parallèle entre la Russie d’hier et celle d’aujourd’hui.

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