Philosophal

 

Source : Des détritus, des déchets, de l’abject, une philosophie écologique par François Dagonet, éditions José Corti, collection Rien de commun

La pierre lithographique, la vraie pierre philosophale, réussit ce que, mutatis mutandis, notre cerveau archiviste atteint dans son paroxysme, la mémoire matérialisée. L’opération suppose plusieurs temps ou manœuvres. On se sert d’un calcaire particulièrement dur et pur, au grain serré, la pierre de Bavière que découvrit Aloys Senefelder, mais on se gardera  désormais de la graver, car l’utilisateur ne cherche plus à engendrer un relief. Il ne travaille que la surface qu’il veut la plus lisse possible, aussi va-t-il la polir soigneusement.

Francis Ponge la mis en lumière. « La principale particularité de cette technique, comparée aux anciennes du même genre (burin, pointe sèche, eau forte) est de ne comporter pratiquement aucune gravure, ou « sculpture. » La pierre lithographique n’est nullement creusée ; elle a seulement la propriété de s’imprégner en profondeur de ce qu’on lui confie en surface, de le conserver indéfiniment en mémoire et de pouvoir rendre au papier, sous la presse, dans une sorte, disons, de baiser. »

Ce premier temps achevé, la planéité, le dessinateur écrit sur elle, comme une feuille, des lignes ou des lettres, à l’aide d’un crayon formé ordinairement de savon et de noir de fumée. L’inscription terminée, il faut étendre sur le calcaire un mélange d’eau, d’acide azotique et de gomme arabique, qui fixera les caractères (l’indissolubilité) et surtout rendre la partie nue inapte à recevoir ultérieurement l’encre d’imprimerie. Après ce lavage, suivi du séchage, on enlève encore, avec l’essence de térébenthine (un dégraissant actif) les caractères ou les dessins qui désormais semblent avoir disparu. Tout paraît annulé, mais il suffira désormais d’humecter la pierre et de passer sur elle un rouleau encré, pour que réapparaisse ce qui n’a pas été attaqué par l’acide, et qui s’est mis à exister, protégé, à l’état latent. Le calcaire a comme intériorisé le dessin : alors que ce dernier était effacé, il revient plus vivace , il subsistait dans les mailles de la pierre. On joue ici sur les principes de secrètes affinités, d’imprégnation et de fixation.

Il nous semble que cette lithographie, à l’extrême fin du dix-huitième siècle, ouvre le chemin à la photographie. L’héliographie : on substitue à la pierre une substance sensible aux rayons. De plus, c’est le soleil lui-même qui écrivait ou dessinait. Est lancée l’industrie des tirages mécaniques qui devait connaître un essor sans précédent. La pierre de Bavière amorça le mouvement de la reproduction multiple.

En outre, nous travaillons avec elle dans la légèreté. « Ce qui est magnifique, c’est que l’impression qu’on a faite la première fois sur la pierre lithographique est comme celle qu’on ferait, la première fois, sur une personne, par l’effet par exemple d’un simple regard, appuyé ou pas même, et cette personne en garderait profondément le souvenir, sans qu’il en demeure rien ou presque rien à sa surface, mais infligez-lui à la pierre lors d’une seconde rencontre, une certaine couleur, une certaine humeur, un certain sentiment, et faites-la épouser le papier, elle se rendra alors à ce papier selon l’impression même que vous lui aurez faite au moment de la première rencontre. »

On imagine la pierre insensible, froide, résistante, têtue, seulement capable de céder aux coups, aux déchirures, enfermées dans le seul momentané, alors qu’en la circonstance, elle garde ce qui l’a définitivement effleurée. Ne faut-il pas revoir nos définitions, ou nos catégories, puisque la matière enregistre les moindres souffles et nous les restitue fidèlement.

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