C’est que la fin de tout ne se vit pas
de la même façon que la fin d’un certain nombre de choses. Dans quel sens, dans
quelle direction, peut évoluer quelqu’un pour qui tout sens, toute direction se
sont volatilisés ? Quelle possibilité lui reste-t-il sinon celle, unique,
de se répéter lui-même ? C’est la raison pour laquelle des hommes
apparemment foutus continuent jusqu’au dernier moment, comme si de rien
n’était. Le capitaine d’un bateau en train de sombrer sait que dans un instant
l’eau va l’engloutir, lui et son honneur, sa responsabilité, son devoir, que
tout cela, en fin de compte, a cessé d’exister, que l’eau s’apprête à lui
mordre les mollets… Pourquoi donc, jusqu’au dernier moment, joue-t-il son rôle
de capitaine, au lieu, par exemple, de se mettre à chanter ou à danser ?
C’est que, quand il n’a plus rien à quoi s’accrocher, l’homme peut encore se
raccrocher à lui-même, le principe d’identité, « moi c’est moi »,
n’es pas seulement le principe de la logique, c’est aussi la dernière raison
d’être de l’humanité ; lorsque tout disparaît, il vous reste toujours le
fait d’avoir été quelqu’un, un tel et pas un autre ; et la fidélité à
l’égard de soi-même se révèle alors comme la loi ultime à laquelle on puisse
encore se soumettre.
Witold Gombrowicz : Journal II

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