Tout comme la philosophie ne peut ni ne doit se
réaliser dans la politique, mais se trouve être déjà complètement réelle, et
tout comme selon Paul, l’obligation de réaliser la Loi à travers les œuvres ne
produit pas la Justice de la même manière, dans le Fragment
théologico-politique de Benjamin, le messianique n’agit dans le cours de
l’histoire qu’en restant irréalisable en son sein. C’est seulement de cette
manière qu’il conserve la possibilité, qui est son don le plus précieux, sans
lequel aucun espace ne s’ouvrirait ni au geste ni à l’événement. Il convient de
cesser de penser le possible et le réel comme les deux parties fonctionnellement
articulées d’un système que nous pouvons appeler la machine
ontologico-politique de l’Occident. La possibilité n’est pas quelque chose qui
doit, en passant à l’acte, se réaliser : tout au contraire, elle est
l’absolument irréalisable, dont la réalité qui s’est accomplie en elle exerce
son action sur le cours de l’histoire, qui s’est comme pétrifiée dans les faits
à la manière d’un terme (Ende), c’est-à-dire en brisant et en annihilant
l’irréalisable. C’est pourquoi Benjamin peut écrire que la méthode de la
politique mondiale « doit être appelée nihilisme. » L’hétérogénéité
radicale du messianique ne permet ni plans ni calculs, pour qu’il puisse
s’avérer dans un nouvel ordre historique, mais il peut apparaître en cela
seulement comme une instance réelle absolument destituante. Et on peut définir
comme destituante une puissance qui ne se laisse jamais réaliser en un pouvoir
constitué.
Giorgio Agamben : L’Irréalisable

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