Ill. : William Teason. Texte : Dario Argento, magicien de la peur par Jean-Baptiste Thoret, Cahiers du cinéma, collection Auteurs
« Une goutte d’eau puissante
suffit pour créer un monde et pour dissoudre la nuit » écrit Gaston
Bachelard dans L’Eau et les rêves. Pour rêver la puissance, il n’est
besoin que d’une goutte imaginée en profondeur. L’eau ainsi dynamisée est un
germe : elle donne à la vie un essor inépuisable. » Dans une première
version du scénario, Suspiria s’ouvrait sur une courte séquence intégrée
au générique :
« Cette scène se déroulait dans
un jardin où il y avait un lac minuscule d’où rayonnaient de petits ruisseaux
qui se perdaient sous terre. Au bord de ce lac étaient assises une jeune fille
et un enfant : Suzy, l’héroïne de l’histoire, avec sa petite nièce.
D’elles, on ne devait qu’apercevoir le reflet dans une eau trouble, sur
laquelle flottaient leurs voix. Pendant que l’enfant exprimait ses craintes à
l’idée que sa jeune tante parte, toute seule, en Allemagne, la caméra filmait
en gros plan les mains de Suzy construisant un petit bateau en papier. Tiens,
c’est un cadeau pour toi, disait-elle à sa petite nièce qui, l’instant d’après,
déposait son bateau sur le lac. Poussée par un courant, d’abord imperceptible,
puis de plus en plus fort, l’embarcation s’engageait sur un ruisseau,
envahissait tout l’écran, devenait aussi imposante qu’un navire, courait sur
les rapides qui l’entraînaient jusqu’à un trou où elle tournoyait,
s’engouffrait, disparaissait. Cette séquence devait symboliser les aléas du
voyage et exalter les capacités divinatoires de la fillette qui, dans sa
naïveté, avait bien vu : en Allemagne, Suzy sera aspirée par le tourbillon
de la sorcellerie. »
Ainsi va le cinéma d’Argento : un détail (une flaque d’eau, une goutte), un désir (le secret), un mouvement (plonger), et voilà un monde nouveau et enchanteur qui naît.

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