Il savait

 

Le véritable héros des Démons, c’est le grand, l’énigmatique stylite Kirilov. Cet homme qui bégaie, qui semble s’arracher les mots de la gorge, qui ne fait rien et qui ne veut rien faire, c’est lui l’âme du roman. L’épisode de Kirilov peut être considéré comme un des chefs-d’œuvre de la littérature universelle, par la puissance avec laquelle y transparaît l’inexprimable. Kirilov proclame sa propre volonté. Mais c’est en cela justement que consiste depuis longtemps l’œuvre des stylites, des ascètes : proclamer sa volonté et, au milieu des humains qui se démènent et se démènent légalement, s’arrêter et se poser la question : est-ce que vraiment notre univers humain, cet univers auquel la raison a dicté ses lois, cet univers qu’a construit l’expérience collective, cet univers est-il le seul possible, et la raison et ses lois sont-elles toutes puissantes. On pourrait faire un reproche à Dostoïevski : Kirilov finit par se suicider. C’est une erreur : les stylites, les ascètes n’ont pas besoin du suicide. Ils ont d’autres moyens de proclamer leur liberté. Mais il semble que cette erreur soit volontaire, que Dostoïevski ait sciemment fait agir Kirilov autrement qu’il aurait dû.

Léon Chestov : Sur la balance de Job

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