Ill. : Vladimir Velickovic. Texte : Sur la balance de Job, pérégrinations à travers les âmes par Léon Chestov, éditions le Bruit du temps, relecture 2014-2046-février 2026
Dostoïevski ne savait certainement
rien des dons de l’Ange de la Mort. Il avait entendu parler de cet ange, mais
il ne pouvait lui venir à l’esprit que cet hôte mystérieux, invisible, voudrait
partager ses dons avec un mortel. Il lui était impossible pourtant de repousser
ce cadeau, de même que nous ne pouvons repousser les dons de l’Ange de la Vie.
Tout ce que nous possédons, nous le recevons, on ne sait de qui, on ne sait
d’où. Tout cela nous a été octroyé, avant même que nous ayons le pouvoir de
poser des questions et d’y répondre.
La seconde vue fut octroyée à
Dostoïevski qui ne le demandait pas, d’une façon aussi inattendue, aussi subite
que la première. Une seule différence, je l’ai déjà indiquée, mais il faut
encore le souligner : tandis que la première vue, les yeux
« naturels » apparaissent chez l’homme en même temps que toutes les
autres facultés avec lesquelles ils sont en accord complet, en harmonie, la
seconde vision ne naît que beaucoup plus tard, et celui qui nous l’octroie ne
se préoccupe nullement d’accord, d’harmonie. La mort est la plus grande
dissonance, la rupture la plus brutale, et évidemment préméditée, de tout
accord.
Si nous étions vraiment persuadés que
le principe de contradiction est le principe fondamental, comme l’enseigne
Aristote, nous serions obligés de déclarer la vie et la mort ne peuvent
coexister dans l’univers : la vie seule existe ou bien la mort. Mais il
faut croire que le principe de contradiction n’est nullement aussi fondamental
qu’on nous le dit, ou bien que l’homme n’ose pas toujours s’en remettre à lui,
et n’en sert que dans les limites du domaine où il est capable de créer
lui-même. Là où l’homme est le maître, là où il gouverne, ce principe le sert
bien. Deux est supérieur à un : il ne lui est pas égal ; il ne lui
est pas inférieur.
Mais la vie n’a pas été créée par l’homme ; ce n’est pas lui non plus qui a créé la mort. Et, tout en s’excluant, elles coexistent dans l’univers, au désespoir de la pensée humaine qui est obligée d’admettre qu’elle ignore où commence la vie et où commence la mort, si ce qui lui paraît la vie n’est pas la mort, si ce qui lui paraît la mort n’est pas la vie.

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