Hommes parmi les ruines

 

Bien des ouvrages nous touchent parce qu’on y voit encore l’empreinte de l’auteur qui s’en est éloigné trop hâtivement, dans l’impatience d’en finir, dans la crainte, s’il n’en finissait pas, de ne pouvoir revenir à l’air du jour. Dans ces œuvres trop grandes, plus grandes que celui qui les porte, toujours se laisse pressentir le moment suprême, le point presque central où l’on sait que si l’auteur s’y maintient, il mourra à la tâche. C’est à partir de ce point mortel que l’on voit les grands créateurs virils s’éloigner, mais lentement, presque paisiblement, et revenir d’une marche égale vers la surface que le tracé régulier et ferme du rayon permet ensuite d’arrondir selon les perfections de la sphère. Mais combien d’autres, à l’attirance irrésistible du centre, ne peuvent que s’arracher avec une violence sans harmonie, combien laissent derrière eux, des cicatrices de blessures mal refermées, les traces de leurs fuites successives, de leurs retours inconsolés, de leur va-et-vient aberrant. Les plus sincères laissent ouvertement à l’abandon ce qu’ils ont eux-mêmes abandonné. D’autres cachent les ruines et cette dissimulation devient la seule vérité de leur livre.

Maurice Blanchot : L’Espace littéraire

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