Crossdressing

 

Pris sur Academia.edu. Aleister Crowley et l’islam par Marco Pasi, in. Esoteric Transfers and Constructions, Judaism, Christianity and Islam, IDEMEC-CNRS, Chapitre 8, traduction de l’anglais par Neûre aguèce, no copyright infringement intended, AI buy yourself a brain.

Connaissance première de l’Islam.

Tout au long de sa vie, Aleister Crowley voyagea beaucoup, et à plusieurs reprises au travers de pays musulmans. Il avait donc une connaissance première de l’islam et non simplement de sources secondaires, par ses lectures. Ses premiers contacts eurent lieu en Inde, qu’il visite à plusieurs reprises entre 1901 et 1905, lorsqu’il découvre le yoga et le bouddhisme, grâce à l’ancien membre de l’Aube dorée, Allan Bennett (1872-1923) L’Inde comptait alors une forte proportion de musulmans, la présence très forte de l’Islam sera d’ailleurs un des facteurs de séparation du Pakistan en 1947.

L’autre pays musulman visité par Crowley fut l’Égypte ; pour la première fois en 1902, à son retour d’un voyage autour du monde ; ensuite en 1903 et 1904, lors de sa lune de miel avec sa première femme, Rose Kelly ; ensuite, dans la province chinoise du Yunnan, où vivait une minorité musulmane, région que Crowley traversa à pied et à cheval en 1906 ; enfin, le Maghreb, en particulier l’Algérie et le Maroc, où il se rend à plusieurs reprises entre 1907 et 1914, ainsi qu’en Tunisie, entre 1924 et 1926, après avoir été expulsé d’Italie par Mussolini.

Les motivations de Crowley, bien que diverses, ne se résumaient pas à de la curiosité. Son long séjour à Tunis entre 1924 et 1926 s’expliquait par le prix de la vie, moins cher qu’en Europe, surtout en Angleterre à l’époque. Crowley était alors à court d’argent et ne disposait plus de ressources ; c’est sans doute pourquoi il choisit de s’établir à Cefalù, en Sicile, pour y implanter son Abbaye de Thélème en 1920. Ses séjours égyptiens (1904) et algériens (1909) importent particulièrement : ils correspondent à des périodes initiatiques ou intenses spirituellement.

Ce fut au Caire que Crowley reçut en avril 1904 Le Livre de la Loi, qui deviendrait le texte fondateur de sa nouvelle religion. Par ailleurs, le voyage algérien fut accompli avec son disciple Victor Neuburg (1883-1940) s’accomplit sous l’inspiration de John Dee (1527-1608) et à des opérations magiques auxquelles il tenait beaucoup.

Les voyages de Crowley dans le Grand Sud correspondaient à la mentalité exploratrice de l’ère victorienne et anticipaient le tourisme moderne, mais ils témoignent aussi d’une mentalité coloniale et de ses préjugés. Néanmoins, le cas de Crowley est plus nuancé : dès sa jeunesse, il éprouvait une aversion pour le puritanisme anglo-saxon et ces rencontres avec d’autres cultures furent l’occasion de développer un comparatisme radicalement critique.

Thélème et Islam.

Le symbolisme de Crowley s’inspire en grande partie de l’ancienne Égypte, ce qui était un lieu commun de l’occultisme fin-de-siècle. L’esthétique et l’imaginaire de l’Ordre Hermétique de l’Aube Dorée, où Crowley fut initié en 1898, reprend le panthéon des dieux égyptiens ; plus tard, lorsqu’il se trouve au Caire, c’est Horus qui prend possession de Rose Kelly, sa compagne d’alors, pour en faire sa proclamatrice. Cette communication eut lieu au Musée des Antiquités du Caire, où Crowley découvrit une stèle dépeignant le prêtre Ankh-ef-en-Khonsu, qui avait vécu à Thèbes entre la fin de la vingt-cinquième et de la vingt-sixième dynastique, soit environ en 725 avant Jésus-Christ, et dont Crowley finit par se prendre pour la réincarnation. Le Livre de la Loi se présente comme un message de Nuit, Hadit, Ra-Hoor-Khuit et qui annonce le commencement d’une nouvelle ère, l’Æon d’Horus.

Voilà pour ce qui est de l’Égypte, mais si nous considérons Thélème de plus près, nous y décelons des analogies avec l’Islam. Tout d’abord, outre le rôle prophétique du récepteur, le Livre de la Loi se présente comme un texte non-narratif, mais plutôt aphoristique, en tout cas, sans ordre chronologique apparent. D’après la tradition musulmane, l’origine de la révélation du Coran vient de l’Archange Gabriel que Mahomet aurait entendu au cours de plusieurs retraites spirituelles, à partir de 610. Dans le cas de Thélème, le Livre de la Loi fut dicté à Crowley par une entité surnaturelle nommée Aiwass. L’analogie va plus loin encore : tout comme Gabriel pour Mohamed, Aiwass fut l’ange gardien de Crowley, une notion qu’il avait trouvée dans Le Livre d’Abra-Melin le Mage.

Néanmoins, si Mohamed reçut les versets de l’Archange Gabriel sur une longue période de vingt-trois ans, il ne les consigna pas par écrit lui-même : ils furent transmis oralement et copiés bien après sa mort. Crowley, lui, transcrivit directement les messages d’Aiwass, pendant trois jours, à partir du 8 au 10 avril 1904, à raison d’une heure par jour. Si le Coran comporte plus de 6000 versets, la participation de Crowley s’avère plus modeste : 218 pages tout au plus. Et pourtant, le propos est semblable : un message à prétention universelle destiné à remplacer toutes les autres religions et ce sera d’autant plus vrai du système ultérieur de l’Æon.

Parmi les piliers de la foi islamique, on trouve bien évidemment la prière, à raison de cinq fois par jour ; chez les sunnites, à l’aube ; à midi ; à la fin de l’après-midi ; au crépuscule ; au début de la nuit. Crowley, lui, « salue le Soleil » comme il le décrit dans le Liber Resh, un opuscule d’instructions qui complète le Livre de la Loi. Ces salutations s’accomplissent quatre fois par jour, un peu à la manière du salât musulman.

Le thélémisme comprend au moins une allusion directe à l’islam avec la notion de qibla, l’orientation de la prière. En Islam, on prie tourné vers la Mecque, Crowley et ses disciples doivent se tourner vers la demeure du maître. « Souvenez-vous : votre Orient, votre Kiblah est Boleskine House. » Cependant, ceci ne vaut pas pour les salutations du Soleil qui s’orientent selon les points cardinaux : à l’aube, vers l’Est ; à midi, vers le Sud ; au crépuscule, vers l’Ouest ; à minuit, vers le Nord.

Dans le « Rituel de la Marque de la Bête », donné dans le Liber V vel Reguli, et qui se veut « une incantation aux énergies de l’Æon d’Horus », le mage doit s’orienter dans la direction de Boleskine à différents moments de la journée. La Messe gnostique, le plus important rituel de Thélème, est encore accomplie dans l’Église Catholique Gnostique de l’Ordo Templi Orientis et d’autres organisations thélémites.

Le « sanctuaire du Haut Autel » de la cérémonie est orienté vers Boleskine comme le Mihrah d’une mosquée est tourné vers la Mecque, en l’occurrence vers la Kaaba, le grand cube noir autour duquel des millions de pèlerins musulmans viennent tourner chaque année. Le verset III.41 du Livre de la Loi dit : « Établis ta Kaaba dans une maison de maître ; tout doit être accompli correctement et avec diligence. » En 1918, l’état de ses finances contraignit Crowley à vendre sa propriété et il décida alors que la Kaaba Thélémique pouvait s’établir où bon lui semblait, ce qui est pour le moins différent de son modèle islamique.

Le thélémisme se fonde sur une « hiéro-histoire », pour employer le terme d’Henry Corbin. L’histoire de l’humanité se subdivise en Æons, le nôtre est celui d’Osiris, qui a connu la naissance et le développement des monothéismes autoritaires, où Dieu est conçu comme une figure paternelle. Le nouvel Æon sera celui d’Horus, le fils d’Osiris, qui défie l’autorité du père et inaugure une ère fondée sur la liberté individuelle.

D’après Crowley, Thélème est la spiritualité qui incarne l’esprit de cette époque et qui finira par s’imposer pour deux mille ans. Cette doctrine des Æons s’accompagne de celle des magi, proche d’Edouard Schuré (1841-1929) et de ses Grands Initiés, ou des sages de la Prisca Theologia. Le terme de Mage, selon Crowley, désigne tous les grands initiés qui sont apparus dans l’histoire pour proclamer une nouvelle religion et on peut y voir un parallèle avec la notion de prophètes et de messager divin, « rusul » et « anbiya » dont Mohammed serait le « sceau », le dernier de la série.

Dans le cas de Crowley, ce n’est pas un dieu unique qui est à la source de la révélation, mais un panthéon et les mages sont eux-mêmes envoyés par une organisation secrète : la Grande Fraternité blanche, composée des « Maîtres secrets. » D’autre part, Crowley ne se considère pas comme le prophète final ; un autre Æon viendra, celui de Ma ou Ma’at, la déesse égyptienne de la Justice, et suivra l’Æon d’Horus, sans doute à la suite d’une nouvelle révélation.

Le mage doit être ici compris non comme un « magicien », mais plutôt au sens technique comme l’avant-dernier degré d’un système initiatique, celui que Crowley a produit après l’Aube dorée : l’Argenteum Astrum ou A***A***. Dans ce système, il n’existe plus qu’un seul niveau au-dessus du mage, l’Ipsissimus, l’auto-divinisation de l’Adepte, qui devient alors prophète.

On en trouve au moins un équivalent dans une secte islamique du dixième et onzième siècle après Jésus-Christ : dans la cité de Barsa, il existait alors un cénacle philosophique du nom d’Ikhwan al-Safa, les Apôtres de la Fraternité des Purs, qui avait développé un système initiatique analogue ; au quatrième degré, soit au plus haut niveau, on trouvait les « prophètes et les philosophes » comme Socrate et Pythagore et l’adepte devenait lui-même prophète.

Crowley semble avoir pensé qu’il existait deux différents niveaux d’interprétation de l’islam. L’un, exotérique est qu’il existe un Dieu transcendant et aucun autre. L’autre, qu’il existe un Dieu caché, selon lequel il n’y a pas de Dieu en dehors de l’homme. Autrement dit : pour Crowley, le seul Dieu qui existe est l’individu qui peut découvrir sa nature divine et atteindre la condition divine au terme d’un processus initiatique.

D’après Crowley : « La volonté de Mohammed était d’unir tous les hommes sous une même foi : assurer la Coopération internationale du silence. » Le véritable message caché de l’islam ne serait pas le monothéisme, mais un humanisme radical, grâce auquel l’humanité tout entière pourrait parvenir au progrès scientifique. La communauté qui a le mieux compris ce message est le christianisme qui a suivi « le grand sorcier de Nazareth » ainsi que le « le Soi glorieux de Mohammed » Aussi étrange cette interprétation paraisse, elle a des origines historique mais pour ce qui est de Crowley, la parole sacrée de Mohammed était « ALLH » : « Contemple ce mystère, ô mon enfant, la véritable parole de Mohammed était LA ALLH, c’est-à-dire : il n’y a pas de Dieu. »

Crowley tronque la proclamation, la « shahada », et lui fait dire son contraire : « Je jure qu’il n’y a pas de Dieu hormis Dieu et que Mohammed est son prophète. » Il n’y a pas de Dieu parce que Dieu est l’homme. Cette lecture revient dans son œuvre quand il s’agit de Thélème. Dans le Liber Oz, publié en 1941, Crowley formule les droits humains selon Thélème. « Il n’y a pas de Dieu hormis l’Homme » apparaît dans le texte mais sans référence à l’Islam. Néanmoins, compte tenu de ce qu’il affirme dans le Liber Aleph à propos de Mohammed, il est difficile de ne pas voir un lien. Dans une note du Livre de la Loi, il qualifie Mohammed de « précurseur de Thélème. » Cette interprétation du Shahada s’accorde assez bien à ce qui se disait à l’époque dans les milieux progressiste occidentaux.

On pense bien sûr à Nietzsche, mais il faudrait également citer Mohammed Iqbal (1877-1938), célèbre poète musulman, activiste politique d’avant la scission de l’Inde et du Pakistan, qui fut le contemporain quasi-exact de Crowley. Dans son œuvre poétique Javid Nama (1932), rédigée en Persan et en partie inspirée de la Divine comédie de Dante, Iqbal décrit un voyage à travers les sphères et la rencontre avec des êtres surnaturels, la plupart musulmans. Mais l’un d’eux n’est autre que Nietzsche… Remarquablement, Iqbal lui prête les mêmes propos que Crowley mais insiste sur son erreur : « Ses yeux ne pouvaient percevoir que l’homme et avec férocité, il criait : où est l’homme ? »

Iqbal voyait dans cet aveuglement un trait typiquement occidental et il le rapprochait du poète sufi al-Hallaj (857-922) mais cette négation de Dieu n’était qu’une étape nécessaire pour l’émancipation de l’homme, l’islam étant une religion d’hommes libres et non d’esclaves, comme le christianisme. Qu’en était-il de Crowley lui-même ? Dans le troisième chapitre du Livre de la Loi, il s’en prend avec violence aux monothéismes et à l’islam : « Mes ailes giflent la face de Mohammed et l’aveuglent » dit le dieu Horus. Mais ailleurs, il précise qu’il n’éprouve pas d’antipathie envers l’islam, au contraire du christianisme :

« Le point de vue de Mohammed est faux lui aussi, mais il ne requiert pas une révision aussi stricte que pour Jésus. Seule sa face, son apparence extérieure, doit être cachée par Ses ailes : les principes de l’Islam, correctement interprétés ne sont pas si éloignés de notre conception de la vie, de l’amour et de la liberté. Cela vaut en particulier pour l’ésotérisme. Le credo exotérique n’est que non-sens pour les faibles d’esprit, mais même ainsi, il demeure remarquable. Ce code de loi est d’une haute inspiration de courage et d’honneur, de respect de soi, ce qui contraste fortement avec la pleurnicherie, la couardise des Chrétiens et leur conception anti-virile du péché originel, de la faute et de l’humilité. »

Tout cela dégage un fort parfum nietzschéen, à quoi il faut ajouter cette distinction entre un versant ésotérique et exotérique. L’idée n’est pas neuve en Europe… John Toland (1670-1722) croyait que le véritable message de l’Islam se trouvait dans son ésotérisme et qu’il abondait dans le sens de son propre déisme et qu’il pouvait corriger les aberrations du christianisme.

L’histoire des rituels et des structures de l’Ordo Templi Orientis, fondée par Theodor Reuss (1855-1923) aux alentours de 1910, est particulièrement compliquée. Crowley devait succéder à Reuss en 1923 et rapidement il se servit de l’obédience pour propager sa propre religion.

Crowley ne cessa de réviser les rituels de l’OTO et ceux-ci n’étaient d’ailleurs originellement pas destinés à cette obédience mais à une autre officine paramaçonnique : l’Ancien et Premier Rite de Maçonnerie, tenu par John Yarker (1833-1913) que Crowley rencontra vers 1910 et Reuss le connaissait de longue date. Yarker était au centre d’un vaste réseau maçonnique qui attirait de nombreux ésotéristes et occultistes en rupture de ban. Son Rite ancien et premier était une synthèse entre le Rite Ecossais Rectifié et les rites égyptiens de Memphis et de Misraïm.

Sous l’impulsion de Yarker, dès décembre 1910, Crowley commença à travailler sur son système rituel et cela coïncide avec son deuxième voyage en Algérie, de nouveau accompagné par son disciple Viktor Neuburg. D’autre part, en 1912, soit un an avant sa mort, Reuss avait nommé Crowley Maître d’une nouvelle obédience de l’OTO pour tous les pays anglo-saxons, mais le projet s’était déjà fait jour auparavant, comme semble l’indiquer cette déclaration de Crowley.

« J’ai apporté avec moi, dans le désert, les rituels maçonniques écossais, de Memphis et de Misraïm car j’ai reçu des instructions secrètes pour reconstruire le Temple. » (Confession) Les rituels que Crowley devait produire pour l’OTO, le Minerval, et les trois premiers degrés, se déroulent dans le désert égyptien sous la supervision du Sultan Saladin (1137-1193) qui joue le rôle d’initiateur. Cette référence s’avère cohérente avec l’inspiration néo-templière de l’Ordre.

En 1912, lorsque Crowley deviendrait le Grand Maître de l’obédience anglophone de l’OTO, il prendrait le nom initiatique de Baphomet, que certains historiens considèrent aujourd’hui comme une déformation de Mohammed et qui témoignerait d’un rapprochement es Templiers vers l’islam.

Après son séjour algérien de 1910, Crowley écrivit une pièce de théâtre Le Scorpion dont l’intrigue se déroule à l’époque des Croisades : un Templier, Sir Rinaldo de la Chapelle, séduit Laylah, la nouvelle femme de l’émir Saïd Omar. Rinaldo tente de l’enlever au motif que leur amour sera le début d’une ère de paix et de compréhension entre chrétiens et musulmans. Leur passion est intense, mais brève et leur amour, impossible, bien qu’un enfant naisse de leur union. Après moult vicissitudes, la pièce se dénoue quarante ans plus tard par un drame : Laylah tue son propre fils et finit sur le bûcher, condamnée par les chrétiens. Rinaldo se jette dans les flammes pour partager son triste sort.

La pièce ne semble pas avoir beaucoup attiré l’attention de la critique et n’est sans doute pas le chef-d’œuvre de Crowley, mais clairement, elle dénote un intérêt pour le templarisme. Détail révélateur : le fils de Laylah porte le nom de… Saladin !

Il faut également noter la présence dans les rites de l’OTO, au troisième degré de l’initiation, d’un certain al-Hallaj, qui est l’équivalent symbolique d’Hiram Abif, l’architecte du temple de Salomon dont le meurtre et la résurrection sont au cœur du rituel du Maître dans la maçonnerie traditionnelle. Cette islamophilie s’inscrit dans un contexte plus général de la maçonnerie de la fin du dix-neuvième siècle ; ce fut sans doute par ce tropisme que Crowley entra en contact avec Abdullah Quilliam (1856-1932) le plus fervent défenseur de l’Islam en Grande-Bretagne, après sa conversion en 1887.

Quilliam ne s’intéressait pourtant guère à la mystique et ne paraît pas avoir joué de rôle dans la diffusion du soufisme en Europe, mais il faisait partie de plusieurs obédiences maçonniques ou paramaçonniques, y compris le Rite Ancien et Premier de Yarker. En tout cas, si Crowley et Quilliam ne se fréquentèrent sans doute pas longtemps, ils participèrent à la succession de Yarker, après sa mort, en 1913.

Au contraire de ce que suggère Patrick Bowen (2017), l’attirance de Crowley pour l’islam ne date pas seulement de cette époque, mais avait une origine bien antérieure ; néanmoins, l’usage qu’il en fit au sein du réseau maçonnique l’éclaire d’un jour particulier. Dans sa correspondance à la fin de sa vie avec son disciple américain Grady Louis McMurty (198-1985) Crowley décrit celui qui lui succédera dans le thélémisme comme un Calife, à la manière de Mohammed qui fut non seulement prophète mais homme politique et chef de la communauté musulmane.

Khalifa en arabe signifie successeur ; dans les années 1970, McMurty relança l’OTO qui avait, hormis quelques rares cénacles, quasiment cessé toute activité après la mort du successeur direct de Crowley, Karl Germer (1885-1962) McMurty se fonda sur sa correspondance avec Crowley et prit le titre de Calife et ceci explique pourquoi l’OTO porta un temps le nom de… Califat OTO, en partie pour se distinguer des autres qui s’en réclamait. L’appellation a cessé aujourd’hui et serait sans doute plus problématique, surtout après 2014 et la proclamation de l’État islamique.

Richard F. Burton : un modèle.

Sir Richard F. Burton (1821-1890), agent secret, diplomate, traducteur des Mille et Une nuits et du Kama sûtra,  possédait une forte personnalité et nourrissait de vives critiques à l’encontre de la société victorienne. Crowley l’admirait au-delà de ses seules œuvres ; les deux hommes avaient une connaissance commune : Oscar Eckenstein (1859-1921), un Britannique d’origine juive, qui avait été ingénieur des chemins de fer ; alpiniste chevronné, Eckenstein avait participé à une expédition dans l’Himalaya au début des années 1890. Crowley le rencontre en 1898 : ils ont une passion commune pour la montagne, d’abord les Alpes, puis le Mexique, en 1900.

En 1902, Crowley prend part à l’expédition d’Eckenstein pour l’ascension du K2, le Karakoram, toujours inaccessible à l’époque. La tentative échoue mais l’amitié entre les deux hommes reste intacte.

Eckenstein vouait un culte à Richard Burton dont il collecta un grand nombre de documents, de lettres et de livres ; après sa mort, il lèguerait ce fonds à la Royal Asiatic Society, il reste encore la plus importante collection sur le sujet. Significativement, Crowley dédie ses Confessions à Eckenstein, Bennett, mais aussi à Burton, les trois personnalités qui furent ses pères spirituels dans ses années de jeunesse.

Plus tard, Crowley fera de Burton un des saints de son Église catholique gnostique et sans doute est-il pour beaucoup dans l’idée qu’il se faisait de l’islam. Tous deux étaient des aventuriers, curieux de tout et qui cherchaient à se fondre dans la population ; l’exemple le plus célèbre est le pèlerinage de Burton à la Mecque en 1853, déguisé en pieux musulman. Crowley partageait ce goût du déguisement et du « crossdressing » : en 1904, pendant son séjour en Egypte, au cours duquel il écrivit Le Livre de la Loi, Crowley prit l’identité d’un prince persan.

Chez l’un comme l’autre, l’orientalisme est aussi une manière de critiquer l’Occident et sa prétendue supériorité sur les sujets colonisés. Parmi les précurseurs de cette attitude, on peut citer Edward William Lane (1801-1876) qui vécut longtemps au Caire et qui allait devenir l’auteur d’une célèbre étude sur l’Égypte moderne. Lane avait adopté les vêtements du lieu, moins par conversion à l’Islam que par souci de mieux comprendre les coutumes et les traditions locales égyptienne. Cette immersion lui permit de se rendre dans des endroits interdits aux non-musulmans ou aux Européens. Cette stratégie s’avérait pour le moins ambiguë car elle pouvait tout aussi bien servir à des fins d’espionnage que d’enquête anthropologique ou de curiosité sincère pour la culture des peuples.

Crowley, au contraire de Burton, était moins impliqué dans la vie coloniale de son temps et son comportement relevait davantage de la simple distraction. Dans son autobiographie, il écrit : « Pendant quelque temps, je ne me laissai pas abuser par mon propre prétexte d’étude du mahométisme (sic) et de la mystique des fakirs en les examinant de l’intérieur ; en Égypte, je cherchai à me faire passer pour un prince persan, accompagné de sa merveilleuse épouse anglaise. Je voulais parader avec un turban orné d’une aigrette de diamant, vêtu d’une longue et froufroutante robe de soie, d’un manteau doré, avec un talwar bijouté à mes côtés et deux flamboyants coursiers pour tirer mon équipage à travers les rues du Caire. »

Simple comédie narcissique ? Crowley minimise la démarche intellectuelle, mais chez lui il convient de se méfier de ce genre d’attitude qui cache souvent d’autres intentions. Une page plus loin, il revient sur les motivations de son séjour et le ton change : « Pour étudier l’islam, j’engageai un Sheik pour apprendre l’arabe et connaître les rites d’ablution, de prière, etc. J’avais en tête de reproduire le pèlerinage de Burton à la Mecque, tôt ou tard. J’avais appris par cœur certains versets du Coran mais je ne me suis finalement jamais rendu à la Mecque ; elle me paraissait vieux jeu, mais cela ne m’empêcha pas de fraterniser avec les mahométans et de nombreuses façons. »

Le Sheik en question lui avait appris bien plus que l’arabe, comme nous le verrons plus tard. Curieusement, cette immersion en islam eut lieu juste avant la révélation du Livre de la Loi ; d’autre part, Crowley prétendit par la suite avoir approfondi ces connaissances lors d’autres voyages en terres musulmanes, comme par exemple lors de son séjour en Algérie, avec Victor Neuburg, en 1909.

« À une occasion, en fait, lors d’une querelle dans un bouge qui avait dégénéré en petite émeute, les couteaux furent tirés et j’entamai une partie d’escrime en projetant des sorts et des sceaux, tout en psalmodiant des versets du Coran. L’émeute cessa immédiatement et quelques minutes plus tard, tout le monde se prosterna devant moi, me suppliant d’arbitrer le différend : ils voyaient en moi un saint homme. J’avais pris l’habitude de réciter les cinq prières des mahométans, ce qui avait accru ma réputation de piété ; je me promenais alors vêtu comme un derviche pour accomplir les rites propres à leur plus haute classe sacerdotale. »

Vrai ou inventé, l’épisode montre que Crowley cherchait moins à se fondre dans la population comme Burton qu’à l’impressionner voire à  la subjuguer. Et il y a sans doute là un aspect sexuel, que l’on trouve aussi chez Burton, par ailleurs. À l’époque, l’Occident, en particulier l’Angleterre victorienne, était très collet monté et découvrait les « mœurs orientales » au travers des premières traductions du Kama Sûtra ou du Sheikh Nefzaoui (1420), auteur de La Prairie parfumée où s’ébattent les plaisirs. Des occultistes comme Crowley allaient introduire systématiquement la sexualité dans leurs écrits pour produire une lecture critique qui anticipait à bien des égards la « libération sexuelle » des années soixante.

Dans le cas de Crowley, cette remise en question concerne surtout l’homosexualité qui était encore considérée comme particulièrement choquante, même si elle bénéficiait d’une certaine tolérance, pour autant qu’elle ne s’affiche pas en public, comme le révèle le procès d’Oscar Wilde (1895) pour indécence. Burton joua sans doute un rôle important dans l’évolution du discours sur l’homosexualité et son influence sur Crowley est évidente dans ce dernier cas. Tous deux avaient remarqué combien la sexualité islamique et arabe se focalisait sur la sodomie. Crowley était bisexuel et eut plusieurs relations amoureuses homosexuelles au cours de sa vie, même si son discours sur le sujet demeure ambigu.

En 1910, Crowley publie Le jardin parfumé par un certain Abdullah, le satiriste de Shiraz, qui se présente comme la traduction d’une série de ghazals, de poèmes amoureux qui glorifient très explicitement l’homosexualité. L’ouvrage fut publié clandestinement, catalogué littérature pornographique par les autorités, les stocks furent confisqués, les exemplaires détruit et il n’en subsiste aujourd’hui qu’une centaine d’exemplaires, extrêmement rares. Le titre se voulait une allusion explicite à La Prairie parfumée, mais les différences sont nombreuses.

Tout d’abord, il ne s’agit pas d’une traduction, mais d’un texte original de Crowley, attribué à un prince perse Abdullah el-Haji… qui n’est autre que l’identité de voyage de Burton, lors de son pèlerinage à la Mecque en 1853. Enfin, autre différence de taille : les poèmes de Nefzaoui célébraient l’amour hétérosexuel, alors que Crowley traite d’homosexualité. On sait que Burton préparait justement, sous ce même titre, une édition du livre de Nefzaoui qui aurait dû comporter une note sur ce thème, mais la mort interrompit ce projet ; les notes de Burton furent alors brûlées par sa femme Isabelle.

Hormis la traduction de la Prairie parfumée, Burton manifestait aussi un intérêt pour l’homosexualité dans certains de ses écrits. La première édition des Mille et Une Nuits, originalement publiée en dix volumes (1885) comportait parmi les « Essais de la fin » un texte sur la « pédérastie. » Burton la décrivait comme une pratique courante dans les latitudes tropicales, qu’il qualifie de  « Zone Sotadique » ; grosso modo, c’est aussi la région qui correspond à l’extension de l’Islam.

Dès lors, la publication de Crowley n’est pas qu’une simple pochade pornographique : sa célébration de l’homosexualité et de la sodomie y voisine avec des illuminations mystiques et ésotériques. Bien que cet ouvrage ait moins attiré l’attention que le reste de ses écrits, il renferme une qualité littéraire qui en fait un livre important dans sa production. La tradition de l’amour courtois chez les Perses a souvent une nature homo-érotique et elle devait trouver une oreille parmi le public britannique de la fin du dix-neuvième siècle. Crowley s’inscrit dans la veine orientaliste et satirique : vérité en deçà de Gibraltar, erreur au-delà. Comme le montrait Peter van der Veer (2001), il était également commun à l’époque de décrire les Hindous, en particulier les Bengalis comme un peuple efféminé, faible, et de leur opposer « la vérité musclée du christianisme » et « l’énergie des musulmans. »

Pour Crowley, cependant, le christianisme n’a rien de viril du tout, mais représente une religion d’esclaves. « La masculinité des mahométans ne connaît pas le dogme dégradant de l’expiation ni la glorification de l’humilité. » Burton lui aussi insistait sur « le courage viril et l’abnégation » de l’Islam.

Influence du soufisme.

Compte tenu de ce qui précède, il n’y a rien d’étonnant à ce que Crowley se soit intéressé au soufisme. Voici ce qu’il nous apprend de son instructeur d’arabe, en 1904 : « Mon sheikh était profondément versé dans la magie et la mystique musulmane ; lorsqu’il découvrit que j’étais moi-même un initié, il me fournit de nombreux livres et manuscrits de kabbale arabe. Grâce à lui, j’appris bien des secrets de Sidi Aissawa : comment s’enfoncer un stylet d’une joue à l’autre sans verser une goutte de sang, comment lécher la lame d’un sabre chauffé à blanc, manger des scorpions vivants, etc. »

L’Aissawa (‘Isawiyya) est une fraternité soufie basée au Maroc, mais présente dans d’autres régions du Maghreb. Cette fraternité est connue pour ses danses rituelles mais aussi pour ses automutilations destinées à induire une transe mystique. Après la découverte de ces pratiques en 1904, Crowley en prit connaissance sur le terrain trois ans plus tard, lors d’un voyage au Maroc. Dans son autobiographie, il rapporte comment, une nuit, il assista, presque par hasard, à une cérémonie rituelle d’une communauté Aissawa, dissimulé dans le public. Cette frénésie où les participants s’entaillent la tête avec de petites haches le captiva bien qu’il n’en retînt pas vraiment d’intérêt spirituel : « Cette petite aventure m’est toujours restée comme une des plus amusantes de ma vie. »

Quand il aborde plus sérieusement le soufisme, c’est vers la Perse que regarde Crowley. Après une tentative avortée d’escalade du Kangchenjunga en 1905, Crowley résidait à Darjeeling où il faisait le point : « Je me reprochais alors mon ignorance de la pratique soufie et je décidai de revenir en Angleterre en traversant la Perse ; il me fallut alors apprendre d’un munshi, et je commençai à imiter les poètes iraniens. » Finalement, il ne se rendit jamais en Perse, mais le résultat de cette étude fut Le Jardin parfumé : « Le persan me fascinait plus que tout autre langage, tout comme la doctrine soufie. Leur symbolisme et leur ésotérisme m’enchantaient au-delà de toute mesure. Je m’étais alors mis en tête d’aller plus loin encore et d’inventer des poètes et leurs œuvres. »

L’entreprise de Crowley s’avère donc assez proche de celle de Burton, en particulier un poème de ce dernier intitulé Le Kasidah, attribué à un certain « Haji Abou El-Yezdi » qui n’était autre que Burton lui-même. L’œuvre connut un certain succès entre 1900 et le début de la Deuxième guerre mondiale, mais sa popularité déclina par la suite et ce poème est aujourd’hui quasiment tombé dans l’oubli. Crowley le connaissait très bien ; malgré l’absence d’érotisme, il fut certainement une source d’inspiration pour son propre poème.

Le Kasidah de Burton date de l’époque où Edward Fitzgerald traduisait le Rubaiyat d’Omar Khayyam et il y présente sa propre version du soufisme : relativisme moral et scepticisme, il n’y a pas de Dieu transcendant, pas d’après-vie, pas de bien ou de mal absolus. La vie ne vaut que par la découverte progressive de Soi et c’est l’homme qui crée Dieu : « Je suis la vérité, je suis la vérité. Nous avons entendu le cri gnostique d’un dieu ivre, le microcosme habite en Moi, Allah l’éternel n’est rien et moi, je suis. »

Qui est ce dieu ivre ? Al-Hallaj, bien sûr, que nous avons rencontré chez Crowley lorsqu’il interprète le Shahâda pour les rites de l’OTO. Burton dit la même chose : « L’homme est un Dieu pour l’homme, tel est le combat de l’esprit mortel, devenir son propre modèle, trouver la perfection de soi, en soi. » Rien d’étonnant à ce que Crowley proclamât que la vérité de l’Islam fût : « Il n’y a pas d’autre Dieu que l’homme. »

La conception que Burton se faisait du soufisme allait façonner celle de Crowley, sans doute avec la médiation de Nietzsche, que Burton ne pouvait pas connaître. Remarquablement, Crowley affirme que le soufisme n’est qu’un des moyens pour parvenir à la même vérité que toutes les autres mystiques. « Il n’existe qu’une seule voie mystique, pas deux. » Pourtant, il ne s’agit pas à proprement parler de pérennialisme, mais de naturalisme. Dans son poème, Crowley écrit : « Les vérités de la mystique sont toutes les mêmes parce que la nature que l’homme observe de manière différente est, elle, toujours identique à elle-même, et cela est vrai à toute époque. »

Ailleurs, dans Magick without tears, Crowley décrit le soufisme comme un panthéisme : « C’est la doctrine de l’islam, mais quelque peu affaiblie, moins toutefois que le christianisme. Une religion virile qui regarde les faits droit dans les yeux, aussi horribles soient-ils, et qui les surmonte grâce à une bonne dose de courage. Malheureusement, la métaphysique de nombreuses écoles est vulgaire et matérialiste ; seul le panthéisme soufi nous épargne la foi en la propitiation. »

La propitiation, l’apaisement d’un dieu personnel, par le sacrifice de soi, voilà une notion que Crowley rejette fermement. Le soufisme ne connaît pas de Dieu personnel ; pour le reste, l’idée que Crowley s’en faisait correspond à son credo de libre-penseur occidental : individualisme, panthéisme… et sodomie. En réalité, il s’agit surtout d’une lecture occidentale et très personnelle du soufisme.

Commentaires