Il y a toujours de la trahison dans une ligne de fuite.
Pas tricher à la manière d’un homme d’ordre qui ménage son avenir, mais trahir
à la façon d’un homme simple qui n’a plus de passé ni d’avenir.
On trahit les puissances fixes qui veulent nous
retenir, les puissances établies de la terre. Le mouvement de la trahison a été
défini par le double détournement : l’homme détourne son visage de Dieu,
qui ne détourne pas moins son visage de l’homme. C’est dans ce double détournement,
dans l’écart des visages que se trace la ligne de fuite, c’est-à-dire la
déterritorialisation de l’homme…
Dieu qui se détourne de l’homme, qui se détourne de
Dieu, c’est d’abord le sujet de l’Ancien Testament. C’est l’histoire de Caïn,
la ligne de fuite de Caïn. C’est l’histoire de Jonas, le prophète se reconnaît
à ceci qu’il prend la direction opposée à celle que Dieu lui ordonne, et par là
réalise le commandement de Dieu mieux que s’il avait obéi. Traître, il a pris
le mal pour soi. L’Ancien Testament ne cesse d’être parcouru par ces lignes de
fuite, ligne de séparation de la terre et des eaux…
Dans les grandes découvertes, les grandes expéditions,
il n’y pas seulement incertitude de ce qu’on va découvrir, et conquête d’un
inconnu, mais l’invention d’une ligne de fuite et la puissance de la
trahison : être le seul traître et traître à tous. Aguirre ou la colère de
Dieu.
Gilles Deleuze : Dialogues

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