Ungrund

 

Pris sur Academia.edu : Berdiaev et l’Ungrund par Sophia Compton, chapitre 1 de Chaos et liberté : Nicolas Berdiaev à la rencontre de l’Occident, traduction partielle de l’anglais par Neûre aguèce, no copyright infringement intended, AI Google buy yourself a brain !

La philosophie de Nicolas Berdiaev (1874-1948) a pris forme lors du chaos de la Révolution russe, lorsque l’U.R.S.S. elle-même prenait forme ; Berdiaev fut contraint de quitter le pays avec d’autres émigrés. Il allait devenir dans le Paris du début du vingtième siècle un des plus célèbres existentialistes.

Le style de Berdiaev déploie une pensée personnelle et une appréhension existentielle en réponse à l’étrangeté du monde ; plutôt que d’impressionner le lecteur avec l’enchaînement d’impeccables syllogismes, il se décrit comme un penseur non-systématique et c’est sans doute un des philosophes les plus accessibles que j’aie lus. La plupart de ses œuvres se veulent des méditations métaphysiques, parfois un peu erratiques, mais d’une cohérence toujours remarquable.

D’après James McLachlan, « les méandres de la pensée de Berdiaev constituent une des approches existentielles et religieuses les plus complètes et originales. » Si le développement de sa pensée paraît parfois capricieux, le propos, lui, ne l’est pas. Quatre thèmes traversent son œuvre : la liberté, la créativité, la personnalité et l’esprit. Ils s’entrecroisent et trouvent leur source dans la doctrine de l’Ungrund, l’abyme, le vide ou le chaos, étranger à la rationalité, bien qu’il explique certains aspects de la réalité.

Si Dieu est créateur du monde, cela implique que le monde est un processus de vie de Dieu, un mouvement d’actualisation constant. Dieu est le créateur des créateurs plutôt que le grand architecte de l’ordre du monde. La création est constante et non pas un événement qui s’est produit il y a longtemps. Sous Dieu et le monde, il y a l’Ungrund, la liberté inconditionnelle ou réalité fondamentale d’où le monde apparaît. Dieu n’est pas cause de la liberté, n’a pas créé la liberté, il émerge de l’Ungrund. Dieu ne peut être compris en termes de puissance ou de volonté pas plus que notre relations avec lui ne s’établissent dans les catégories de l’obéissance ou de la dépendance.

Une telle théologie pourrait être considérée comme « sociomorphique » : elle transfère des attributs divins à l’homme. Ce que Dieu espère de l’homme ce sont des actes créateurs libres. « La création n’est possible que parce que le monde est créé, parce qu’il y a un Créateur qui crée un homme à son image et à sa semblance, et qui est lui-même appelé à créer. Le mystère de la créativité est le mystère de la liberté. La créativité ne peut venir que de la liberté sans fond. » (Le Destin de l’homme)

Cette notion d’Ungrund a enflammé la critique, à la fois des proches de Berdiaev et des théologiens de l’époque. Néanmoins, Berdiaev lui est resté fidèle : il ne s’est jamais lui-même considéré comme théologien et suivait la pente de son raisonnement philosophique. Néanmoins, il fut un Orthodoxe pratiquant, au moins durant la seconde moitié de son existence : selon lui, il n’existait pas d’autre religion par laquelle on pouvait parvenir, par une profonde méditation ou par intuition mystique. La doctrine de la Trinité et de l’Incarnation l’expriment le plus adéquatement, bien que d’un point de vue symbolique.

L’Ungrund désigne le néant de Dieu, le chaos, la liberté méontique. Le terme allemand exprime une absence de sol sous les pieds. Jacob Boehme (1575-1625) le désigne comme l’Abyme éternel ; Maître Eckhart (1260-1327) comme la « face de Dieu » et le distingue de Dieu lui-même. Pour Berdiaev, il s’agit de l’abîme de l’indéterminé, dont ni les mots ni les concepts ne peuvent rendre compte. Apophatique, mystérieux, tohu-bohu de la Genèse, ou les eaux sur lesquelles l’esprit flotte au commencement du monde. Dieu est la révélation d’un savoir cataphatique et le visage de Dieu en est la source inconnaissable. L’Ungrund est à la fois la profondeur insondable et la genèse de Dieu, un mystère non-conceptuel.

Berdiaev identifie constamment l’Ungrund à la liberté essentielle qui précède l’être. La liberté n’est pas créée, elle émerge de l’Ungrund. Le Dieu de l’Ungrund ne peut être celui de la Création : le premier appartient au domaine de la face de Dieu et l’autre à la nature conceptuelle de Dieu. La face de Dieu ne crée pas et les notions de Créateur ou de Créature proviennent du savoir cataphatique. « L’homme est appelé à créer le bien et non pas seulement à l’accomplir. La liberté créatrice produit des valeurs et en tant qu’esprit libre, l’esprit d’un homme libre doit produire de nouvelles valeurs. » L’existence de Dieu garantit le processus de création du monde comme un tout et vise à produire un sens qui puisse durer, mais la bonté de Dieu et la liberté des hommes s’enracinent dans l’Ungrund, dans la face de Dieu.

L’Ungrund se rencontre déjà sous un autre nom chez Origène, puis chez Tauler, ou Schilling, mais la source principale de Berdiaev est bel et bien Boehme. L’indétermination précède l’être mais ce commencement indéterminé affirme aussi l’égalité et l’unité de tous les individus. Tous proviennent de la même source : la liberté. Ce divin néant n’est pas un néant absolu, mais un ex nihilo, le prélude essentiel à l’existence n’est ni causal, ni créateur. « L’Ungrund  n’a pas de valeur, mais ce néant essentiel est fécond : c’est lui qui assure la création des êtres et du sens. »

« Ceux qui professent que Dieu n’est pas l’être mais l’existence et le sens professent, parfois sous une forme amoindrie ou déformée, la doctrine eschatologique. » Dieu, en tant que Trinité, émerge de l’Ungrund, mais cette émergence n’a pas lieu dans le temps. Pour l’existentialiste Berdiaev, l’être n’est pas une priorité, au contraire du devenir. « Dieu n’est pas l’être : l’être est une catégorie du naturalisme, alors que la réalité de Dieu est celle de l’Esprit. L’abîme est la source du possible parce que sa racine est Liberté, ce qui rend possible cette priorité du devenir sur l’être. La liberté est la possibilité (ou virtualité) indéterminée de l’être. »

Pour Berdiaev, au contraire de Boehme, l’Abyme est en dehors de Dieu, comme le chaos est en dehors de Dieu, dans la Genèse. La liberté essentielle et incréée est distincte de Dieu et Dieu n’est pas responsable du mauvais usage que les hommes font de cette liberté, ni des souffrances et du péché qui en résultent. La liberté n’est pas un don de Dieu : au contraire, Dieu se réalise au travers d’un processus constant et la liberté humaine émerge avec la création du monde. Dès lors, la totalité de l’existence est le potentiel de liberté qui revient elle-même : la liberté du déploiement du monde. C’est au travers de ce processus que Dieu se distingue de l’Ungrund, qu’il n’a pas créé.

Aux critiques, Berdiaev répondait que l’Ungrund n’était pas un concept ontologique rigide. Ni être ni essence, cet aspect de la face de Dieu se situe au-delà de toute spéculation métaphysique. Dieu ne devient Dieu qu’avec la Création : ce que Dieu était avant est inconcevable et a pour nom Abyme. Il ne s’agit pas de monisme, mais d’une théologie négative : « Toute effusion de la vie de l’Esprit et de sa connaissance provient des profondeurs insondables de l’Esprit. » (Esprit et liberté)

Pour les êtres humains, l’existence précède l’essence, alors que pour les objets, l’essence précède l’existence. « L’ontologie, dit Berdiaev, objective l’esprit dans un système d’abstractions impersonnelles alors que l’essentiel est le devenir existentiel. » L’être ne peut être la première catégorie. Si l’être de Dieu est déterminé comme une essence impersonnelle, alors, Dieu est objectivé, alors qu’il est avant tout sujet et existence concrète. Dieu se situe au-delà de toute détermination essentialiste.

L’esprit et la liberté sont articulés existentiellement à la Trinité telle qu’elle est vécue et ressentie dans notre monde ; telle est l’expérience authentique de Dieu. La liberté ne peut provenir de l’être, sinon elle ne serait pas ; la liberté n’est ni connue ni contrôlée par Dieu, ce qui ouvre le champ à une relation créatrice entre Dieu et les hommes. Dieu appelle les hommes à surmonter la tragédie de la liberté primordiale et de toutes les potentialités qu’elle recèle ; il s’agit de créer le sens le plus intense, le plus durable. L’homme est le partenaire de Dieu et non un simple pion et c’est la forme de notre esprit, chacun de nous, qui détermine la qualité de notre jeu existentiel dans le monde.

Quelles sont les lignes d’évolution de cette théodicée ? Comment un Dieu d’amour a-t-il pu laisser le mal et les maux se manifester dans le monde ? Dieu n’est pas responsable des conséquences du mauvais usage de la liberté incréée. Le mal existe parmi les infinies possibilités de l’Ungrund : la liberté incréée précède tout, non pas comme une dualité entre bien et mal dans la face de Dieu, mais comme une possibilité parmi d’autres dans l’abîme.

La lumière du Logos surmonte le chaos sous la forme de l’humanité du Christ qui est l’espoir eschatologique de toute personne libre en acte. La liberté incréée peut, à l’inverse, produire de la haine envers Dieu, voire l’athéisme, mais sans liberté incréée, il ne peut exister de sens : le mal, c’est absence de sens, et c’est aussi cette liberté incréée qui nous rend responsables de nos actes ; nous ne sommes pas des marionnettes entre les mains de Dieu.

Berdiaev croyait-il en la Chute. Oui, mais pas d’une manière dogmatique. Le mythe de la Chute exprime la corruption de la nature, du monde matériel, lorsque l’esclavage remplace la liberté. Choisir la liberté en Christ implique l’autoréalisation de l’image de Dieu. « Les plus grandes et les plus précieuses promesses afin que par elles vous deveniez participants de la nature divine » (2. Pierre 1.4) Partager la divinité du Christ et son amour crucifié, telle est la libération du monde entier ; l’humilité de Dieu est aussi la tragédie de Dieu. Dieu n’est pas un monarque absolu, mais celui qui accepte de se dépouiller de lui-même et de son Fils, pour être avec nous. « Dieu ne nous oblige à rien d’autre qu’à devenir » (Luce Irigraray) ; cette notion de kénose figure en Philippiens 2.7 : « Dieu s’est dépouillé lui-même. »

Berdiaev considérait Boehme comme un mythographe de première importance : c’est lui qui  avait introduit le dynamisme et le tragique dans la vie de Dieu, un Dieu qui se déploie dans la nature et l’histoire, avec Dieu-parmi-nous, le Christ, pour permettre à l’homme de s’accomplir sur terre, par-delà le règne des choses. L’amour éternel de Dieu s’accomplit à travers l’autre, à travers la liberté de l’autre et ce don est incontrôlable par l’un comme par l’autre.

La liberté est « méontique » Le terme grec, « méon » implique un être virtuel, le devenir. La liberté est méontique dans la mesure où elle est un potentiel en attente d’actualisation ; la création à partir de rien, de l’Ungrund, de l’Abyme. « Dieu a créé le monde de rien mais il serait tout aussi juste de dire à partir de la liberté. La Création provient de cette liberté illimitée qui était le Vide avant le monde. »

L’Ungrund est source de tout être, mais non le but de l’existence. Dieu se déploie au travers de l’économie de la Trinité, à partir de l’abondance illimitée de l’Ungrund. Dieu émerge de la racine méontique de l’Abyme, d’où sa créativité sans fin, les voies inépuisables de sa créativité. Dieu évolue en même temps que nous, connaît-il toutes les possibilités ? « Un modèle de théologie dynamique implique une nature essentielle infinie de Dieu : toutes les possibilités peuvent se déployer en harmonie. La connaissance de Dieu est celle d’une infinité de modes d’existences ; la vision primordiale du possible en tant que virtualité, mais non en tant qu’états de faits. » (Marjorie Suchocki)

Ce n’est pas tant Dieu qui évolue parallèlement à nous : il est plutôt une source de possibilités toujours nouvelles. Cette création inépuisable est à la fois celle de Dieu et de la face de Dieu mais aussi l’articulation entre Dieu et le monde. Si la liberté ne précédait pas l’être, cette relation entre Dieu et le monde, entre Dieu et chacun de nous, n’existerait pas et toute nouveauté serait impossible. C’est parce que l’homme est aussi créateur, en relation avec Dieu, que la production de nouveauté fait partie de notre nature, mais sous une forme plus limitée.

La « liberté incréée » est une « intuition symbolique » ressentie par tous les auteurs et théologiens qui ont approché le mystère du Chaos essentiel, la dissimulation du Grand Abyme et il est difficile de porter son regard au-delà de ce versant métaphysique, d’où les nombreuses critiques. Mais dans tous les cas, il y a là l’intuition d’une créativité essentielle, le mystère du possible, ce que Berdiaev qualifierait d’élément irrationnel.

« Soit le christianisme nous réserve une nouvelle époque, une Renaissance, soit le christianisme s’effacera de la page du temps, bien que cela paraisse difficile à admettre. Les portes du séjour des morts ne prévaudront point. Le christianisme ne peut revenir à l’état d’avant la catastrophe. » (Esprit et Liberté)

Le possible naît du chaos. Ce mystère d’avant la Création n’est pas une cause à proprement parler, mais c’est à partir de lui qu’émerge le Dieu créateur et la liberté des créatures. Le puits du possible donne naissance aux choix des êtres humains, même si les circonstances les limitent. Dieu n’est pas l’agent déterminant de notre liberté, mais Dieu et homme s’engagent dans un processus créatif commun, que Berdiaev qualifie de « Sobornost », communauté, communion, création commune avec Dieu.

Dans son essai Révision du mal, le théologien David Ray Griffin (1939-2022) cite Whitehead et ses Aventures d’une idée : « Le pire avec la toute-puissance non qualifiée c’est qu’elle est responsable du moindre détail de ce qui arrive. » Au contraire, si nous postulons l’existence éternelle de Dieu à partir du chaos primordial, alors, le mal dans le monde redevient compréhensible, tout en maintenant la bonté de Dieu.

Whitehead et Berdiaev sont en marge de la tradition : tous deux partent du « néant essentiel » à partir duquel Dieu a créé le monde. Ce néant n’est pas une absence de quelque chose, mais une dynamique et une actualisation d’un potentiel.

Alfred North Whitehead (1861-1947) avait commencé sa carrière par l’enseignement des mathématiques et de la physique. En 1924, il se tourne vers la philosophie, quitte l’Angleterre et rejoint l’Université d’Harvard, aux États-Unis. Il y donnera des conférences et publiera Procès et réalité, qui sera accueilli comme un bouleversement comparable à celui imposé par Kant. Pour Whitehead, Dieu est moins le créateur de l’univers qu’un ensemble de possibilités, ou plutôt la possibilité même. Cause abstraite du possible et de l’événement, Dieu entre dans notre réalité sous la forme de l’attrait du Bien et il est l’avancée, ou l’orientation, toujours changeante, vers un futur ouvert.

Jusqu’alors, la théologie avait présenté Dieu comme le moteur immobile et immuable, étranger à tout changement, à toute influence, ce qui aurait été un amoindrissement de son essence parfaite. La « théologie du process » de Whitehead redéfinissait la Création en termes de créativité, d’actualisation et d’occasions. D’autre part, il introduisait une part de hasard en Dieu. Même un être omniscient ne pouvait connaître entièrement l’avenir. Ce sont là autant d’idées que l’on retrouve chez Berdiaev : l’ouverture de l’avenir est liberté absolue.

« Si l’homme était resté dans l’état paradisiaque d’innocence et d’inconscience, à l’état de la vie naturelle divine, alors, il n’aurait pas connu le Christ pas plus qu’il n’aurait pu atteindre à la déification. » La venue du Christ en ce monde est la clef de notre propre déification par le partage des souffrances ressenties par Dieu. Whitehead, tout comme Berdiaev — bien que les deux ne se soient pas connus—, croyait aussi à une participation de Dieu à la souffrance du monde, tout simplement parce que le mal, le tragique font partie intégrante du jeu des possibles. « Nos peines et nos joies se communiquent à Dieu qui intuitionne et partage nos expériences. »

Berdiaev et Whitehead proviennent de deux mondes très différents ; l’un est mathématicien et occidental ; l’autre, russe et proche de l’Orthodoxie. Tous deux reprochent à leurs prédécesseurs d’avoir fait de Dieu un tyran. Berdiaev s’en prend à l’Ancien Testament et à son Dieu qu’il juge humain, trop humain. Whitehead, lui, considère l’Apocalypse comme un document de barbarie, de même que la pastorale de la peur et les spéculations sur le Jugement dernier.

Le point commun entre les deux hommes est leur définition d’un Dieu mutable et pourtant fiable. Tous deux rejettent l’absolutisme de Saint Thomas d’Aquin et l’étrangeté de Dieu au monde. « L’histoire, écrit Berdiaev, n’est pas absurde, insignifiante, sans rapport avec la vie intérieure de Dieu. Toute créature a droit à la dignité et au sens et cela ne vaut qu’avec la réalisation de la Trinité en tant qu’amour et liberté. » (Le Destin de l’homme)

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