Source : Journal Tome II 1959-1969 par Witold Gombrowicz, éditions Gallimard, collection Folio, relecture janvier 2000-janvier 2026.
J’ai terriblement peur du Diable. Étrange aveu de la part d’un athée. Je ne peux me libérer de l’idée du Diable… Cette horreur qui vagabonde tout près de moi… À quoi bon la police, les lois, toutes les assurances et mesures de sécurité, si le Monstre se promène librement parmi nous et rien ne nous protège de lui, rien, absolument rien, aucune barrière entre lui et nous. Sa main libre au milieu de nous, absolument libre. Qu’est-ce qui sépare l’univers serein d’un promeneur du souterrain où retentit le cri des damnés. Rien, absolument rien, un espace vide. Cette terre sur laquelle nous marchons est toute couverte de douleur, nous y pataugeons jusqu’aux genoux, c’est la douleur d’aujourd’hui, d’hier, d’avant-hier, d’il y a des millénaires.
Car il ne faut pas s’y tromper, la douleur ne se dissout pas dans le temps et le cri d’un enfant d’il y a trente siècles est aussi fort en tant que cri que celui qui a retenti il y a trois jours. C’est la douleur de toutes les générations et de tous les êtres, pas seulement des hommes. Jusqu’au jour… Mais qui vous dit que la mort, en vous libérant de ce monde, vous apportera la paix ? Et si « là-bas », il n’y a avait que des araignées ? S’il y régnait une douleur qui dépasse infiniment tout ce que l’on peut imaginer ? Vous ne tremblez guère devant ce seuil car vous vous abandonnez à la certitude illusoires que derrière ce mur vous ne pouvez rien rencontrer qui soit absolument inhumain. Mais qu’est-ce qui fonde cette certitude ? Qu’est-ce qui vous y autorise ? Notre monde lui-même ne contient-il pas en son sein un principe infernal, inaccessible à l’homme, impossible à embrasser par l’entendement ou par le sentiment humain ?
Qu’est-ce qui vous garantit que cet autre monde est plus humain ? Peut-être est-il l’inhumanité même, la négation totale de notre propre nature ? Mais nous, nous ne pouvons pas l’admettre car l’homme, c’est certain est incapable par nature de concevoir le mal. Point. Je veux croire que là-bas, au café Querangi, il n’y a rien qui dépasse la banalité la plus banale ; je n’ai d’ailleurs aucun élément qui étaye une autre supposition, mais l’existence du mal rend mon existence tellement hasardeuse, tellement inquiétante, tellement susceptible de diablerie, qu’il me serait vraiment difficile de ma livrer à une certitude quelconque ; surtout dans ce cas où le manque de données a justement la même signification que leur abondance.

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