Source : Journal tome II 1959-1969 par Witold Gombrowicz, éditions Gallimard, collection Folio, relecture Janvier 2000-janvier 2026.
Démocrite : 400.000
Saint François d’Assise :
50.000.000
Kosciuzko : 500.000.000
Brahms : 1000.000.000
Gombrowicz : 2500.000.000.
Les chiffres placés après chaque nom
représentent « l’horizon humain » du personnage envisagé,
c’est-à-dire à combien à peu près il évaluait la population de son temps ;
comment il se voyait lui-même en tant qu’un parmi beaucoup d’autres. Combien
d’autres ? Je mets ces chiffres au hasard… mais j’estime qu’il serait judicieux
d’associer des chiffres à chaque nom de façon qu’on puisse connaître non
seulement le nom d’un homme mais aussi sa « place parmi les autres. »
C’est ce qu’on pourrait appeler le
« nombre » d’un individu, sa « quantité. » Vais-je me faire
comprendre ? Je dis que jamais encore l’homme n’a abordé le problème de sa
quantité. Il ne s’est pas encore suffisamment pénétré de cette notion
quantitative. Je suis un homme, certes, mais un parmi bien d’autres. Combien ,
Si je suis un parmi deux milliards, ce n’est pas la même chose que si j’étais
un parmi deux cent mille.
O Eve unique, assis à mon bureau, ici,
je concentre toute mon, comment dire, mon importance, moi, Adam, pour que tu
deviennes Eve à mes yeux, mais quelque chose vient se mettre de travers, mille
milliards de mille démons, milliards de vache, milliards de femelles. Lorsque
je prends conscience d’une quantité, je tombe dans un certains nombre d’états
étranges parmi lesquels le dégoût et la répulsion ne viennent qu’en seconde
ligne. Il y a d’abord l’indifférence olympienne qu’implique
l’interchangeabilité d’une femelle contre une autre, d’une paranoïa contre une
autre, à quoi vient s’ajouter l’ennui et je me répète à haute voix :
« La souffrance à pareille échelle m’ennuie » et je prête l’oreille
au contenu de ces paroles, étranges, insolite même, mais qui me ressemble
tellement et je me répète. « La souffrance à pareille échelle me fait
rire »
Je me lève, je sors. Dans la nuit tombante on voit sur la route un brouillard blanchâtre, électrique, monter à l’horizon, presque imperceptible, mais pénible, confus, comme né de l’irréalité, une réalité pénible, qui m’oppresse.

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