Tête damnée

 

Source : Des détritus, des déchets, de l’abject, une philosophie écologique par François Dagonet, éditions José Corti, collection Rien de commun, penser-situer

Les fragments ont tellement servi, sont tellement fatigués, sinon délabrés et estropiés qu’ils entrent dans une espèce de cimetière où ils consumeront leur reste d’existence. En dessous d’eux, nous situons les déchets, dans lesquels le négatif entre et s’amplifie : la « dèche » c’est bien le manque ; le terme déchet dérive sans doute de déchoir, parce qu’au cours du travail de fabrication, lorsqu’on coupe une étoffe, ou scie une planche, tombent des lambeaux de tissu, appelés justement des « chutes » ou des copeaux.

Non seulement nous les tenons pour des restes insignifiants, sans la moindre possibilité d’usage, mais surtout nous n’apercevons plus en eux la pièce dont ils dérivent : ils appartiennent à la catégorie des miettes, qui elles-mêmes indiquent la démolition : leur inconsistance les déclasse ; à la rigueur, on pourrait encore au moins « jouer » avec une roue de bicyclette, abandonnée et voilée, mais avec des rognures ou des débris de poussière, cesse tout rapport possible ; Nous commençons à descendre dans l’innommable ; ce n’est pas encore le repoussant, mais c’est bien l’entrée dans la déchéance, dans le règne déchu de tout office.

Pourquoi les nommer les restes ? Sans doute parce qu’ils résistent et que nous ne pouvons pas aller plus loin dans la suppression comme s’il fallait accepter cette fraction irréductible de perte ; c’est ce qui subsiste en somme lorsqu’on a enlevé le meilleur et l’utile, le quasi-cadavérique, lorsque la vie est partie.

Plus bas, nous trouvons les scories, de skoria, en grec, la crasse ou l’écume d’un métal en fusion ; un résidu solide qui provient de l’affinage du métal, tel le mâchefer, le mot signifierait qu’il revêt l’apparence d’un corps qu’on aurait mâché et qui contient les parcelles de fer, mais encore mêlées à des conglomérats de houille brûlée. Ici, une telle substance, livrée par le haut-fourneau pourra servir, dans la construction, en raison de sa compacité, et ne devrait pas mériter notre classement défavorable.

Mais d’une part, les « croûtes et les miettes de pain » n’entretiennent pas la confusion alors qu’ici triomphe l’amalgame ; le feu, loin de purifier a tout brouillé et tout ramassé ; d’autre part, la femme a bien retiré l’essentiel et n’a laissé que la tête damnée, pour parler comme Laméry le chimiste.

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