Terrifica praedicatio

 

Source : Savonarole, le prophète désarmé par Pierre Antonetti, éditions Perrin

À Ferrare, à partir du carême de 1488, Jérôme reprit les thèmes exposés à San Gimignano sur l’imminence du terrible fléau qui allait s’abattre sur l’Italie. À Brescia, où il prêcha plusieurs fois, et notamment pour le carême de 1489, puis pour l’Avent, dans la deuxième quinzaine de novembre, il fit, le 30 novembre, à Saint-André, un sermon qui resta gravé dans la mémoire de ses auditeurs.

Il y prenait pour point de départ le quatrième chapitre de l’Apocalypse, là où Jean découvre, autour du trône où siège quelqu’un qui « avait l’aspect d’une pierre de jaspe et de sardoine », « vingt-quatre vieillards assis, revêtus de vêtements blancs et sur leur tête des couronnes d’or » ; « du trône sortent « des éclairs, des voix, des tonnerres » ; devant le trône « brûlent sept lampes ardentes », qui sont les esprits de Dieu ; « au milieu du trône et autour du trône », « quatre êtres vivants remplis d’yeux devant et derrière » qui sont en réalité des animaux : un lion, un veau, un animal à face d’homme, et un aigle qui vole, et qui ont chacun six ailes et des yeux « tout autour et dedans », ne cessent de rendre « gloire et honneur » au Seigneur Dieu, « le Tout-Puissant qui était, qui est et qui vient », tandis que les vingt-quatre vieillards se prosternent et jettent leurs couronnes devant le trône en disant « Tu es digne, notre Seigneur et notre Dieu, de recevoir la gloire, et l’honneur et la puissance, car tu as créé toutes choses, et c’est par ta volonté qu’elles existent et qu’elles ont été créées. »

Sur une telle base, Jérôme construisit un sermon plein du même feu visionnaire que celui de Jean. Il annonça que l’un des vingt-quatre vieillards s’était présenté à lui en lui intimant l’ordre d’annoncer aux habitants de Brescia les malheurs qui allaient s’abattre sur l’Italie en général et leur ville en particulier : Brescia s’était livrée à de féroces ennemis, le sang coulerait à flots, les jeunes filles seraient violées, les enfants tués sous les yeux de leurs parents. Que les habitants de Brescia fasse pénitence, car, dans sa colère, Dieu aura pitié de ceux qui ont marché dans le droit chemin.

Ces terrifiantes révélations eurent une sinistre confirmation, vingt-trois ans plus tard, quand les troupes françaises, entrées dans Brescia sous le commandement de Gaston de Foix, y massacrèrent, dit-on, des milliers d’habitants. Mais, sur le moment, contrairement à toute attente et aux affirmations de nombreux historiens, l’écho des sermons de Savonarole fut très faible dans Brescia « où les chroniqueurs les plus prompts à enregistrer les moindres faits de la vie de la cité n’en soufflent mot. »

Néanmoins, c’est alors que commence à se former la légende dorée de Savonarole. Un « témoin » affirmera avoir aperçu, à Brescia, la nuit de Noël, la tête de Savonarole entourée d’un halo de lumière, alors qu’il était plongé dans une extase immobile qui avait duré cinq heures. Un autre l’a vu dans la classique position du raptus mystique : le corps immobile, « à demi mort », mais l’esprit « enlevé dans l’âme du Seigneur. » Cependant, le charisme de Savonarole n’opère, en cette année 1489, que dans le cercle encore très limité de ses proches compagnons.

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