L’idée messianique a la faiblesse de tout ce qui est
précurseur, provisoire, de ce qui n’arrive jamais à terme. C’est pourquoi elle
n’a pas seulement été source de consolation et d’espérance. Toutes ses
tentatives de réalisation ont entrouvert des abîmes. Elles ont eu chaque fois
des aboutissements absurdes. Il y a dans l’espérance quelque chose de grand et
en même temps de profondément irréel. Vivre dans l’espérance, c’est pour
l’individu se trouver sans pouvoir, ne pouvoir jamais s’accomplir, parce que
l’échec réduit à néant précisément ce qui constitue sa plus haute dignité.
Ainsi, l’attente messianique a fait de la vie juive une vie en sursis, où rien
n’est jamais acquis définitivement, ni accompli irrévocablement. On pourrait
dire que le messianique est exactement le contraire de l’existentialisme :
rien de concret ne peut être achevé dans une existence non rachetée. Ce qui
fait la grandeur du messianisme est en même temps sa faiblesse constitutive. Ce
que l’on appelle l’existence juive implique une tension qui ne trouve jamais de
détente. Et quand elle trouve dans notre histoire une détente, elle est alors
décriée ou, plus exactement, démasquée comme un
« pseudo-messianisme. »
Gershom Scholem : Le Messianisme juif

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