Source : Des détritus, des déchets, de l’abject, une philosophie écologique par François Dagonet, éditions José Corti, collection Rien de commun / penser-situer.
Nous ne pouvons pas toujours « défendre » ou
valoriser les gravats, les éboulis, les épaves : la plupart méritent
cependant attention, du fait de leur fragilité, de l’usure et donc des
traumatismes qu’ils ont subis, ce qui leur confère une singularité et leur
donne droit à une nouvelle existence : les monades de Leibniz ne sauraient
ni commencer ni finir.
Les artistes, à défaut des scientifiques ou des
économistes, s’en sont souciés ; ils ont eu recours à des planches en
partie brûlées, à des vêtements hors d’usage, à des étoffes délavées, à des
outils frappés d’obsolescence. Presque tous ont travaillé à restituer dans
l’empyrée des corps ce qui en a été chassé : le morceau de cire (une
graisse), le caput mortum des alchimistes, en d’autres termes, les dépôts et la
lie, les cailloux et même la boue. Picasso, entre autres, se rendait dans les
décharges publiques, les fouillait, en retirait ce avec quoi il édifierait ses
œuvres, telle La Chèvre, née à partir d’une vieille corbeille d’osier, de deux
pots à lait asymétriques, celles dont les cornes ont été façonnées dans un cep de
vigne et dont les oreilles ont été découpées dans un morceau de carton, à quoi
l’artiste ajouta des rubans métalliques et des bouts de fil.
Nous y insistons d’autant plus que nous croyons indispensable d’apprendre aux jeunes esprits le maniement et le respect de tous les matériaux, notamment ceux qu’ils tendent à méconnaître et à mépriser. C’est souvent avec le presque rien, l’abandonné, qu’on invente.

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