Source : Journal Tome II 1959-1969 par Witold Gombrowicz, éditions Gallimard, collection Folio, relecture janvier 2000-janvier 2026.
Je préfère m’amuser de mes ennemis plutôt que de les
détruire. J’ai toujours tâché de m’amuser de mes ennemis, même aux époques où
ils m’empoisonnaient le plus l’existence. Ce qui m’étonne aujourd’hui, c’est la
délicatesse de ces hippopotames, maintenant que j’ai pris le dessus et que je
peux, de temps en temps, pour m’amuser, les faire enrager… Il arrive qu’un de
ces crétins, n’ayant pas pris conscience du véritable rapport de forces (si je
puis dire), se mette à griffonner à mon adresse, par pure habitude, quelques
épithètes du genre : poseur, farceur, nullité, fourbe ; mais si je me
hasarde à lui rendre la pareille, il se
met à brailler. Lui, il a le droit de me traiter de tous les noms, mais, moi,
je n’ai pas le droit d’écrire qu’il est stupide. Tant qu’il me débine
majestueusement du haut de sa grosse tête pleine de vide, rien à redire, mais,
moi, je dois rester muet. Je n’ai pas le droit de piper parce que c’est lui, le
critique. Moi, je ne suis pas un critique, je suis un auteur à qui « il ne
sied pas de polémiquer. »
Alors si je me mets à mon tour, pour m’amuser à
critiquer le critique, sans prendre de gants, alors, là, c’est un hurlement
infernal : au secours, ce Gombrowicz, quelle brute, quel méchant homme,
qu’il est mauvais, comment ose-t-il, ce mégalomane ? Présomptueux,
mégalomane ? Écoutez, les hippopotames : je ne me suis pas plaint quand votre stupidité professorale et criticarde diffamait sans cesse mon
travail littéraire qui, comme il s’avère aujourd’hui, valait quelque chose.
Vous avez fait ce que vous avez pu pour me gâcher la vie et vous avez en partie
réussi. Sans vos mesquineries et vos platitudes, votre médiocrité, je ne serais
peut-être pas là à crever de faim depuis de longues années en Argentine, et
d’autres humiliations m’auraient été épargnées. Vous avez interposé entre moi
et le monde votre bande de petits profs et de journalistes, déformant,
détournant, faussant les valeurs et les proportions. Allez tous au diable, je
vous pardonne et je n’attends même pas aujourd’hui de quiconque d’entre vous
quelque bafouillis qui ressemble à une excuse, je sais trop bien ce qu’on peut
espérer de farceurs tels que vous.
Mais comment vous pardonner d’avoir réussi à triompher de moi dans mon triomphe final sur vous ? Oui. Réjouissez-vous. Vous avez gagné dans votre défaite. À cause de vous, mon succès est venu trop tard, d’une dizaine, d’une vingtaine d’années, alors que je suis trop près de la mort, cette défaite qui contamine jusqu’à mon triomphe. Un triomphe ? Mégalomane, présomptueux ? De cela même vous m’avez privé. Je ne peux savourer ni mon ascension, ni mon échec. Comment vous le pardonner ?

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