Lorsque à ma table, au café, vient
s’asseoir un étudiant en sciences exactes qui me dévisage avec pitié, moi qui
« parle pour ne rien dire », qui me méprise, « tout ce que tu
dis, c’est de la blague », qui bâille, « rien de ce que tu affirmes
ne peut être vérifié par l’expérience », je ne cherche nullement à la convaincre.
J’attends qu’une vague de lassitude et de dégoût l’envahisse. Car il est vrai
que dans la science, il y a moins de bluff, de blague, qu’il n’y a pas toute
« cette crasse personnelle », qui empuantit l’art, toutes ces
ambitions, ces chichis, ces poses, ces prétentions, mais il est non moins
certain que ces garanties, la science ne les offre que parce qu’elle agit sur
un terrain restreint, et cette certitude de laboratoire finit par devenir
détestable et humiliante pour une nature pas tout à fait médiocre. Arrive un
moment où la science devient l’ennemie de l’homme. Moi, c’est l’homme que je
veux atteindre, l’homme tel qu’il est : confus, menteur, incontrôlable. Le
scientisme viendra-t-il à bout de l’art ? Oh, ce n’est pas que je craigne
de perdre de admirateurs, je n’ai pas besoin que les « générations futures
n’aient plus besoin de lire des romans » Tant qu’il existera des hommes
supérieurs, l’homme supérieur s’exprimera par l’art et rien ne
saura l’affaiblir.
Witold Gombrowicz : Journal II 1959-1969

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