Je relis le journal de Gombrowicz. Au fond, ce que je fais est tout aussi expérimental. Je ne pense pas être écrivain ; j’ignore même ce qu’est un écrivain aujourd’hui. Je suis illisible, ils sont cucul, mièvres, gnian-gnian, infantiles, pleutres et minables et cela me donne envie de rester illisible. Après, tout disparaîtra : l’histoire sera écrite par ceux qui veulent nous effacer — la Flandre, Bruxelles, et leurs collabos —, et cela a d’ailleurs toujours été le cas.
L’histoire de la Wallonie, c’est l’histoire de son
effacement. Il n’y a rien d’autre à dire ; cette région me dégoûte,
m’oppresse et m’ennuie. Elle n’a rien produit de grand, d’original, aucun
souffle. Ses personnalités sont sinistres et misérabilistes. À la limite, elles
n’ont aucune existence, n’incarnent aucun peuple. Je suis wallon par
défaut et la Wallonie qui m’inspire n’existe pas, c’est une pure
construction, un montage que je fabrique à mesure, un décor de fantasmagorie dressé contre leur dégoûtante Belgique, qui est elle-même artificielle, pour ne
plus la voir, à défaut de la flanquer par terre.
Il y a une grande volupté, un bonheur à l’idée qu’on
écrit sous le masque d'un autre, sans être lu, qu’on publie sans publicité ni public. Une joie sourde à ne
pas trouver son livre chez les libraires, à n’en parler à personne, à n’avoir
aucun compte à rendre. Cette stratégie de dénégation plausible, cette volonté
d’absence, ce mépris des vivants, c’est un peu le déjà-là de la mort et quand
on est mort, on n’est plus belge, on est enfin soulagé, enfin libre, même si leur Belgique, elle, est toujours là. Ce qui n’existe pas ne peut pas disparaître,
mais c’est vrai dans un sens comme dans l’autre. Comme au judo, il faut
employer la force de l’adversaire.
Frank Brecht : Nachlass

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