Source : Une expérience américaine du chaos : Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper par Jean-Baptiste Thoret, éditions Carlotta films, recommandé par Neûre aguèce, le livre vaut mieux que le film.
Ne pas se résigner à la disparition de l’humain,
croire, en dépit de l’expérience tragique vécue, que l’échange est encore
possible, qu’Autrui existe toujours, qu’il est peut-être là tout proche, au
bout de la route que reprend Sally à la fin du film. « Je ne désire en
Autrui que les mondes possibles qu’il exprime » écrit Gilles Deleuze.
Promesse d’un monde où les regards pourraient à nouveau se rencontrer puis
s’échanger.
Ne pas répondre à cette invite lancée si violemment par
le film de Tobe Hooper, c’est se résoudre à la disparition d’Autrui : que
se passe-t-il quand Autrui fait défaut dans la structure du monde ? Gilles
Deleuze : « Seule règne la brutale opposition du soleil et de la
terre, d’une lumière insoutenable, d’un abîme obscur… Monde cru et noir, sans
potentialités ni virtualités : c’est la catégorie du possible qui s’est
écroulée… Ayant cessé de se tendre et de ployer les uns vers les autres, les
objets se dressent, menaçants ; nous découvrons alors des méchancetés qui
ne sont plus celles des hommes… Plus rien ne subsiste que des profondeurs
infranchissables, des différences absolues, ou bien au contraire
d’insupportables répétitions, comme des longueurs exactement superposées. »
C’est l’un des plus beaux plans de l’histoire du cinéma et le dernier du film : Leatherface, sur fond d’un crépuscule apocalyptique, brandit de rage et d’impuissance sa tronçonneuse, tandis que Sally, le visage ensanglanté et l’œil fou, s’éloigne à l’arrière d’un pick-up. Entre eux, la distance semble soudain infranchissable. Désormais seul sur cette route déserte, le grand méchant loup texan se lance dans un mouvement circulaire, étrange rituel qualifié par Tobe Hooper au moment du tournage de « war dance », en référence à des danses effectuées par les indiens avant de partir au combat. À moins qu’il ne s’agisse de la prière d’un freak déboussolé, adressée au grand esprit du cosmos.

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