Vital brutal

 

Source : Deleuze et les mouvements aberrants, par David Lapoujade, éditions de Minuit, collection Paradoxe, relecture avril 2019-décembre 2025.

Tout est étrangement imbriqué. À côté de la répétition qui sauve, il y a la répétition qui tue ou détruit, comme les pulsions qui emportent les personnages de Zola ou les personnages « naturalistes » de Von Stroheim, Bunuel et Nicholas Ray dans un irréversible engrenage mortifère. C’est un danger analogue qui reparaît lorsque Deleuze et Guattari décrivent le mouvement aberrant des « lignes de fuite » : « Elles dégagent d’elles-mêmes un étrange désespoir, comme une odeur de mort et d’immolation, comme un état de guerre dont on sort rompu. » Un peu plus loin, ils précisent : « Pourquoi la ligne de fuite est-elle une guerre d’où l’on risque tant de sortir défait, détruit, après avoir détruit tout ce qu’on pouvait ? » Les mouvements aberrants menacent la vie autant qu’ils en libèrent les puissances. Le vitalisme de Deleuze est plus trouble qu’on ne l’affirme parfois.

Ses textes les plus vitalistes sont en même temps des textes consacrés à la mort, à ce que la vie fait mourir en nous pour libérer ses puissances et aux dangers que fait courir cette mort. Tout se passe comme si ce qu’il y a de plus intensément vital était insupportable, ou, sinon, dans des conditions telles qu’il faut de toute façon en passer par des morts qui nous désorganisent, voire nous « désorganicisent. » C’est que, chez Deleuze, la vie ne se limite pas à produire des organismes, ni ne prend invariablement une forme organique. Les mouvements aberrants témoignent au contraire d’une « vie inorganique » qui traverse les organismes et menace leur intégrité, une vie indifférente aux corps qu’elle traverse comme aux sujets qu’elle bouleverse. On atteint ce point où la vie devient « trop grande pour moi, jetant partout ses singularités, sans rapport avec moi » (Logique du sens) où elle entraîne le sujet vers des expérimentations à la limite de l’invivable.

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