Voir, ce n’est pas substituer une vision
« subjective » à la réalité objective, c’est créer, fabriquer du
réel. Réel et irréel, subjectif et objectif deviennent indiscernables,
cristallisent l’un par l’autre. Ce qui est donné dans la perception est
réengendré dans une « vision » ou ce qu’il faudrait appeler une
transvision. Les ouvrages sur le cinéma insistent beaucoup sur ce point :
la dissipation ou l’effacement de l’objet au profit de « cristaux »,
d’entités dont les aspects subjectifs et objectifs deviennent indiscernables.
Ce qui vaut pour le visible ou les images vaut également pour le langage, quoique
d’une autre manière. Ce qui disparaît dans la vision, c’est l’objet, tandis que
ce qui disparaît dans la fabulation, c’est le sujet. Fabuler, ce n’est jamais
parler en son nom, c’est au contraire en passer par d’autres pour parler, c’est
parler à plusieurs. Le sujet parle par un autre, puis un autre, puis… mais
parce que d’autres parlent pour lui.
David Lapoujade : Deleuze ou les mouvements aberrants

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