Source : Deleuze et les mouvements aberrants, par David Lapoujade, éditions de Minuit, collection Paradoxe, relecture avril 2019-décembre 2025, recommandé par Neûre aguèce.
Deleuze cherche des mots ou des propositions qui
conduisent le langage vers sa limite propre. C’est tout le sens de
l’utilisation des mots valises ou des paradoxes chez Lewis Carroll ou encore
des « objets idéaux » de Meinong, la montagne sans vallée ou le
sourire sans chat. Il « existe » des objets logiques qui ne renvoient
à rien dans l’ordre de désignation, de la manifestation ou de la signification
et dont pourtant le langage peut parler. Ils sont intérieurs au langage, si
intérieurs même qu’ils en constituent le dehors. Mais ces exemples
n’appartiennent-ils pas au non-sens ? Ne risquent-ils pas de faire
basculer tout le langage dans le non sens ? « « La limite ne peut
être tracée que dans le langage et ce qui se trouve de l’autre côté de la
limite sera simplement du non-sens » (Wittgenstein)
Mais justement, qu’est-ce que le non-sens, une fois
exclues les déterminations inadéquates telles que l’absurde ou
l’incohérent ? Sans doute faut-il franchir la limite fixée par
Wittgenstein pour le saisir. Que sont le Blituri des stoïciens, le Snark
de Lewis Carroll ou les « objets impossibles » de Meinong ? Ce
sont des mots qui n’ont aucune signification, qui ne désignent rien, qui ne
manifestent rien, aucun état mental, ne signifient aucun concept, mais qui
cependant ont un sens. Justement, le propre de tels non-sens, c’est de n’avoir
que du sens. Ils ont un sens bien qu’ils n’aient aucune signification. Bien
plus, c’est leur non-sens qui fait qu’ils n’ont que du sens. Ainsi, pour
reprendre un exemple de Meinong, le cercle carré est une proposition qui ne
renvoie à rien qui puisse être désigné, manifesté ou signifié, quoiqu’on puisse
énoncer des propositions pourvues de sens à son sujet. Il existe dans cette
mesure même à l’intérieur du langage, mais comme un non-sens qui en constitue
le dehors ou la limite…
Mais justement, le monde des objets impossibles, des
cercles carrés ou des sourires sans chat, n’est-il pas un espace logique
stérile, un « pays des merveilles » sans rapport avec le monde
réel ? À quoi bon déplacer la limite du langage entre sens et non-sens si
c’est pour ne penser que des objets impossibles, sans existence réelle ?
Mais il est bien évident que Deleuze vise ici tout autre chose. À travers ces
exemples, ne retrouve-t-on pas la caractéristique essentielle de tout
événement ? L’événement ne se définit-il pas en effet comme une synthèse
d’incompossibles ? N’est-ce pas l’événement qui contient en lui-même des
dimensions inconciliables du point de vue de son effectuation
spatio-temporelle ? N’est-il pas l’impossible même ?
Ainsi, « l’histoire embrouillée » d’Œdipe qui a déjà commis le meurtre bien qu’il ne l’ait pas encore commis, Œdipe à la fois coupable et innocent comme un cercle carré : l’événement Œdipe comme synthèse disjonctive incluse, l’objet impossible qui inclut en lui la disjonction, le cercle carré. Tous les événements, à ce titre, sont à la fois non-sens et donateurs de sens. Il s’est passé quelque chose — mais quoi ? —, qui fait que toutes les significations, désignations, manifestations se redistribuent autrement.

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