Source : Deleuze et les mouvements aberrants, par David Lapoujade, éditions de Minuit, collection Paradoxe, relecture avril 2019-décembre 2025.
S’il faut chaque fois se porter aux limites de ce que
nous pouvons, ne court-on pas le risque d’être emporté au-delà de ces limites
et de sombrer ? Comment les mouvements aberrants ne se confondraient-ils
pas avec un processus d’autodestruction ? L’excès qu’ils expriment ne
risque-t-il pas de nous détruire corps et âme ?
« L’expérimentation vitale, c’est lorsqu’une
tentative quelconque vous saisit, s’empare de vous, instaurant de plus en plus
de connexions, vous ouvrant à des connexions ; une telle expérimentation
peut comporter une sorte d’autodestruction, elle peut passer par des produits
d’accompagnements ou d’élancement, tabac, alcool, drogues. Elle n’est pas
suicidaire, pour autant que le flux destructeur ne se rebat pas sur lui-même,
mais sert à la conjugaison d’autres flux, quels que soient ses risques. Mais
l’entreprise suicidaire au contraire, c’est quand tout est rabattu sur ce seul
flux : « ma » prise, « ma » séance, « mon »
verre. C’est le contraire des connexions, c’est la déconnexion organisée. »
(Mille Plateaux)
À côté de ces combats contre les autres et du combat entre soi, n’y a-t-il pas une autre guerre encore, à moins qu’elle ne soit l’étrange effet des combats, une forme d’autodestruction immanente aux mouvements aberrants ? « Qu’est-ce qui s’est passé au juste ? Ils n’ont rien tenté de spécial qui fût au-dessus de leurs forces ; pourtant, ils se réveillent comme d’une bataille trop grande pour eux, le corps brisé, les muscles foulés, l’âme morte. » Combat douteux où les forces vitales s’épuisent, se retournent contre elles-mêmes, où l’on n’est plus capable de rien faire, désolé, désespéré, « un fusil vide à la main et les cibles descendues » selon la formule de Fitzgerald.

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