Nous nous sommes tant aimés

 

Pour aller vite, disons que Deleuze a inventé le nietzschéisme de gauche sur un toboggan dont la pente fatale délirante s’est accentuée à partir de Logique du sens. Le style de ses livres rappelle ensuite les romans de science-fiction des années 60/70, qu’il cite dans l’Anti-Œdipe. La philosophie vaut plus pour les problèmes qu’elle crée que pour les solutions qu’elle apporte. Produire des concepts, pourquoi pas ? C’est drôle, c’est pop, ça saute dans tous les sens, « ligne de chance, ligne de hanche », « ils veulent lui casser sa carte, lui boucher le rhizome », mais ça reste bien flou et parfois, cela ne veut tout simplement rien dire…

Devenir-animal ? Machine désirante ? Schizo-analyse ? Deleuze et son comparse Guattari sont avant tout des « littéraires » pour le meilleur et pour le pire. On ne s'ennuie pas à les écouter... une théorie formidable, mais en pratique ? Le pire contresens est leur admiration des nomades, les populations les plus traditionalistes qui soient… alors qu’ils critiquent dans le même temps la famille bourgeoise. Croire que le nomadisme incarne une force révolutionnaire, il faut le dire vite.

Le capitalisme s’accommode fort bien du nomadisme, de la dissolution des frontières et du chaos de populations qui en résulte : vous ne posséderez rien et vous serez heureux, vous ne serez que des jetons sur une table de casino, projetés au diable-vauvert selon les flux monétaires de l’hyperclasse.

Karl Marx avait compris cette ruse : l’extension du capital, qui balaie toutes les vieilles résistances, qui affranchit l’homme de toutes les traditions à mesure qu’il étend son emprise mondiale. Justement, le capital dispose d’une armée de réserve : les apatrides, le prolétariat en haillons, « lumpenprolétariat », dépourvu de conscience de classe et inapte à la révolution, quand il n'est pas lui-même un agent du système. L’immigration pour faire pression à la baisse sur les salaires, comme on dit. Si l’on ajoute le facteur religieux, alors, le drapeau vert flotte sur la marmite : l’inconvénient de ce modèle c’est que, parfois, il explose, mais pas comme Marx l’espérait, au contraire. 

En fait, Deleuze admire les nomades (aujourd’hui, on dirait les migrants) comme ses homologues de droite en France portent aux nues les Allemands ou les Flamands : sans les connaître, sans comprendre leur discours et en les fantasmant tels qu’ils ne sont pas. Comptez sur les Huns et les autres pour vous « déterritorialiser », pour « faire bégayer votre langue. » Chez les Français, que ce soit à droite ou à gauche, on tombe toujours sur la même névrose : une haine aveuglante de soi, un ethno-masochisme qui donne les clefs de la maison à ceux qui la détestent le plus. Les Wallons sont eux-mêmes entraînés par cette folie et nous nous enfonçons les premiers dans la nuit : nous sommes la ligne de fuite de la France, leur rhizome de mort.

« Nous avons inventé la ritournelle » disait Deleuze. Que pensez-vous de celle-ci : une terre, un peuple. Après, on pourra délirer autant qu’on voudra, inventer tous les concepts, passer du « moléculaire au molaire », sortir de la « triangulation œdipienne », « fuir sur place en intensité », et que sais-je encore, mais à la condition d’être chez nous et entre nous, avec des gens qui nous ressemblent et qui parlent la même langue, condition essentielle pour en baragouiner d’autres. « Tout délire est racial, mais pas forcément raciste. » Voilà, on y est presque. Simplement, il y a le droit des peuples à persévérer dans leur être sans se faire exterminer, piétiner, envahir par des psychopathes du désert ou des polders. 

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