Source : Deleuze et les mouvements aberrants, par David Lapoujade, éditions de Minuit, collection Paradoxe, relecture avril 2019-décembre 2025, recommandé par Neûre aguèce.
Nietzsche s’expose comme lieu d’un combat incessant au
sens où les positions qu’il occupe successivement témoignent d’une lutte qui se
déroule en lui, dont il est le patient, l’instrument, le « suppôt »
et qui se distingue de tous les problèmes qu’il pose par ailleurs. Il est évident
qu’un tel problème ne peut pas être énoncé par celui qui est aux prises avec
lui. Il agit comme un impensé au cœur de la pensée et le travail philosophique
devient l’exposé du déplacement du problème ou de la question.
C’est un aspect qu’on retrouve chez Foucault lorsqu’il
reprend les diverses périodes de son travail pour dire chaque fois : dans
le fond, mon problème a toujours été… formulant à chaque fois un problème
nouveau, sans rapport direct avec le précédent, comme un dernier état de la
question. Peu importe qu’il s’agisse de reconstructions a posteriori, ces
déplacements témoignent chaque fois d’un combat qui se déroule en lui et lui
fait occuper une position toujours nouvelle.
Comme le dit Deleuze, il ne s’agit plus d’un combat
contre les autres, mais d’un combat entre soi, lorsque « c’est le
combattant lui-même qui est le combat, entre ses propres parties, entre les
forces qui le subjuguent ou qui sont subjuguées, entre les puissances qui
expriment ces rapports de forces. » Le penseur est alors voué à une
nécessaire solitude, sans pathos, mais comme un effet du problème, une
conséquence du combat, puisque c’est ce qui fait qu’on ne peut plus faire cause
commune dans un combat préexistant, sinon de solitude à solitude, d’où la
proximité de tous les solitaires avec Nietzsche.
Quel est donc le problème par lequel Deleuze est finalement seul, sans Guattari, sans Spinoza, Nietzsche, Bergson, bien qu’il continue d’en passer par eux et par tant d’autres. Y a-t-il quelque chose au-delà des emprunts, des détournements et des collages ? La question se pose d’autant plus que Deleuze n’a cessé de penser avec les autres, dans « une solitude extrêmement peuplée. »

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